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Résumé
Jusqu’à l’invention du livre imprimé, la pérennité des textes a essentiellement reposé sur l’exercice de la mémoire individuelle. La méthode mnémotechnique dite des lieux de mémoire était très répandue. L’imprimerie a longtemps éclipsé cet art antique de la mémoire. Pourtant l’ordinateur d’aujourd’hui est le lieu de rencontre de ces deux architectures de la mémoire.
Il y a un lien secret entre l’antiquité et la modernité.
Pierre Leroux (Paris 1797-1871)
O, what a tangled web we weave When first we practise to deceive !
Sir Walter Scott, Marmion 6:17 (1808)
O, what a tangled WEB we weave when TE X we practise to conceive !
Richard Palais (1982)
La pérennité des textes a longtemps reposé sur la mémoire des hommes. Cette faculté, considérée du temps de la Grèce antique comme la mère des arts, fut l’objet d’études, de traités et d’enseignement. La méthode mnémotechnique dite des lieux de mémoire s’est transmise et améliorée jusqu’à l’invention du livre imprimé [???1].
La méthode des lieux de mémoire repose sur l’association de lieux (loci) à des images mentales (imagines) : on dépose mentalement, en un lieu choisi, une image évoquant l’entité à mémoriser (texte entier ou péricope). L’évocation du lieu et de l’image permet ultérieurement le rappel de l’élément mémorisé. L’invention de ce procédé est attribué au poète grec Simonide de Céos (556-468? avant J.C.).
Quintilien (35-95? après J.C.), maître latin de la rhétorique, développe cette méthode en y introduisant une composante architecturale : les imagines seront déposées dans les loci d’un bâtiment dans lequel on se déplace mentalement.
En 1491, Pierre de Ravenne publie Phoenix, sive Artificiosa Memoria dans lequel il affirme que les meilleurs loci sont dans les églises désertes.
Les détenteurs de cet art de la mémoire seraient parvenus à bâtir des édifices aux dimensions monumentales. Pierre de Ravenne, par exemple, s’est dit capable de réciter deux cents discours de Cicéron, l’ensemble du droit canon et vingt mille points du droit civil.
Cependant, l’architecture de ces édifices savants, cathédrales invisibles, est personnelle, subjective, secrète.
Selon Daniel Boorstin, la diffusion du livre imprimé aurait contribué à la disparition de l’art de bâtir des cathédrales invisibles.
De fait, la page imprimée deviendra le module de nouveaux édifices de mémoire.
L’évolution de l’impression des textes, des textes sacrés notamment, témoigne de l’émergence d’une nouvelle architecture devenant progressivement visible et intersubjective.
Ayant pour objectif premier de reproduire fidèlement les manuscrits, les premiers imprimeurs n’ont pas apporté de modification à leur présentation.
L’étude critique des textes bibliques menée pendant la Renaissance semble être à l’origine de la segmentation moderne des textes [[???3]].
Les premiers manuscrits ne comportent pas d’espace entre les mots ; la ponctuation y est exceptionnelle (scriptio continua). Ils ne montrent aucune marque de division sémantique. La segmentation du texte a longtemps obéi à une seule contrainte : la largeur des feuillets amenant le copiste à effectuer des retours à la ligne et à marquer des césures. Le texte est encore la transcription d’un récit oral dont la linéarité est artificiellement interrompue par les dimensions du support d’écriture. La stichométrie. La segmentation des textes en stichos est observable sur certains codices. Le stichos correspondait à une une ligne type égale à la longueur d’un alexandrin. La segmentation d’un texte en stichos aurait servi d’une part à calculer le salaire des copistes, et d’autre part à contrôler l’exactitude des copies réalisées. Il existait des relevés stichométriques indiquant le nombre de stichoi de chaque livre biblique. Ainsi, on comptant les stichoi d’une copie on pouvait déte miner si celle-ci comportait ou non des erreurs. La colométrie. Avec la colométrie apparaît une disposition du texte obéissant à un critère sémantique. Selon Botte B., repris par Frey, « la disposition colométrique – per cola et commata – est au contraire une disposition qui regroupe en courtes lignes les mots qui doivent être unis dans la lecture. Le codex de Bezae est un des plus anciens manuscrits en colométrie ». Le texte est alors divisé en strophes marquées par des alinéas dont l’initiale déborde dans la marge.
Certains manuscrits (Alexandrinus et Vaticanus) disposent le texte en regroupant plusieurs stophes à l’intérieur d’un chapitre (capitula en latin, kephalaion en grec). Les chapitres comportent des titres (titloi ou tituli) étant soit placés au début de chaque section, soit groupés en tête du document pour en former le sommaire. Quand une numérotation apparaît, elle porte sur les césures plutôt que sur les chapitres.
L’établissement de correspondances entre les livres composant la Bible est à l’origine de différentes segmentations : sections ammoniennes, canons d’Eusèbe, système littéral de Hugues de Saint-Cher, subdivisions saint chrétiennes.
Robert Estienne est l’auteur de la segmentation moderne de la Bible en chapitres et versets numérotés. C’est avec l’édition de 1551 de son Nouveau Testament grec (le Textus Receptus) que s’imposera ce système. La numérotation est encore portée dans la marge du texte. La segmentation stéphanienne, adoptée d’abord par les communautés protestantes, est approuvée par les catholiques en 1592. Elle est depuis lors la référence des ouvrages bibliques.
L’insertion de la numérotation dans le texte est due à Théodore de Bèze, en 1565. C’est à partir de cette date que le livre présente l’aspect logique et visuel que nous lui connaissons : utilisation de la typographie pour mettre en valeur une segmentation devenue sémantique, hiérachique et intersubjective.
Robert Estienne et Théodore de Bèze ont inventé l’architecture moderne du texte, donné forme aux nouveaux lieux de mémoire.
En 1991, Donald E. Knuth a publié 3:16 Bible Texts Illuminated [[???6]]. Ce livre est un lectionnaire illustré des versets 16, chapitres 3, des différents livres de la Bible.
Par ses sources l’ouvrage semble appartenir au passé. Mais il est résolument moderne. Texte et illustrations ont été entièrement conçus sur des claviers et des écrans d’ordinateurs. Knuth à composé le texte avec TE X dont il est l’inventeur. Les illustrations ont été réalisées par 60 calligraphes et typographes originaires de 26 pays au moyen d’un logiciel de création graphique de la firme Adobe.
L’informaticien rend hommage aux architectes du livre. Les maîtres de l’art saluent l’informaticien.
L’événement éditorial que constitue cet ouvrage témoigne du fait qu’un lien demeure toujours entre l’antiquité et la modernité.
De nouveaux édifices seront donc bâtis avec de nouveaux outils. L’écran de l’ordinateur et le manuscrit éléctronique sont les édifices de mémoire du futur.
Sur l’écran de l’ordinateur les programmeurs ont récemment implanté des interfaces graphiques affichant fenêtres, icônes et boutons. Avec ces éléments chacun peut bâtir une structure personnelle donnant accès à une quantité d’information toujours plus grande. Les développements récents de ces interfaces (simulation de déplacements dans des espaces en trois dimensions) suggèrent que l’art de Simonide peut encore apporter une solution pratique au problème posé par l’accroissement des données informatiques.
Lisibilité, pérennité et universalité des documents (programmes informatiques y compris) sont au cœur des projets de l’informatique d’aujourd’hui. Les informaticiens proposent déjà quelques solutions allant en ce sens. Plusieurs d’entre elles présentent la caractéristique d’utiliser des langages (et métalangages) permettant de donner une description sémantique et hiérachique des textes. SGML/XML. Inventé par Charles F. Goldfarb , SGML (Standardized General Markup Language) est une norme internationale (ISO 8879:1986) [[???5]]. Un document décrit avec SGML ne comporte aucune référence à une presentation visuelle donnée, d’autre part il est indépendant de tout logiciel ou matériel. La technique des formes architecturales et des adresses de lieu permet de créer des liens entre plusieurs documents. LATE X. Utilisant (comme SGML) la technique du balisage générique, LATE X donne une description sémantique et hiérarchique des documents [[???8]] [[???2]]. Toutefois le document est dédié au logiciel TE X pour lequel Leslie Lamport a développé LATE X. WEB. Sytème de documentation structurée, WEB permet de construire et de documenter des programmes utilisant les langages informatiques les plus variés [[???7]]. WEB, initialement mis au point par Donald E. Knuth pour l’écriture de TE X en PASCAL, est aujourd’hui indépendant de tout langage particulier. Un programme conçu avec WEB (programmation littéraire) est traité comme un texte à part entière : segmentation sémantique et hiérachique, références croisées, index, table des matières, enrichissements typographiques. TE X4ht.Ce programme d’Eitan Gurari rend les documents LaTeX indépendants de TE X . LATE X devient un métalange pouvant générer différent langages (dtd HTML 3.2, HTML 4, XHTML, TEI, DOCBOOK). [[???4]][[???9]]
L’écran de l’ordinateur et le manuscrit électronique sont des œuvres de la modernité. Cependant, un lien demeure entre ces objets techniques — des plus sophistiqués de notre époque — et le passé : l’écran bâti avec les interfaces graphiques métamorphose l’art antique de Simonide, tandis que le manuscrit électronique renouvelle l’art de Robert Estienne et Théodore de Bèze.
L’ordinateur d’aujourd’hui est le lieu de recontre de ces deux architectures de la mémoire.