Copyright © Septembre 2002 Le PI@NOTYPE
Aux grandes époques de rénovation, lorsqu’un ordre social tombe et qu’un monde nouveau va naître, le génie du mal semble se déchaîner sur la terre. C’est que tous les éléments de la pensée humaine luttent confusément, comme dans le chaos. Il y alors une crise de douleur et d’enfantement, de misère morale et physique excessive, de pleurs et de grincements de dents. C’est la dissolution qui précède la vie nouvelle ; c’est l’agonie, la mort mais c’est aussi l’indice certain de la renaissance. Ce que l’Humanité attend c’est l’initiation à une nouvelle vie, c’est le programme de sa marche nouvelle, c’est le signal de son départ pour un nouveau ciel et une nouvelle terre.
Quand les hommes commencent à douter de ce qu’ils ont cru, quand ils détruisent ce qu’ils avaient élevé, ce travail s’appelle philosophie. Alors ceux qui ne pensent pas comme les autres s’appellent les sages, les philosophes. Mais quand l’Humanité, après avoir bien cherché avec les philosophes, a trouvé la solution du problème qui l’occupait, elle se réunit, s’accorde dans cette solution ; et alors la philosophie s’appelle une religion. Les philosophies détruisent les solutions incomplètes adoptées par l’Humanité, et cette œuvre importante prépare les religions qui doivent leur succéder et les ensevelir.
Oui, et j’en ai pour garant la même loi de compensation nécessaire et d’équilibre inévitable dans l’esprit humain qui m’a servi de boussole et de preuve dans tout ce Discours ; oui, cette douleur de notre époque annonce l’enfantement d’une société nouvelle. L’esprit humain ne peut pas concevoir l’enfer tout seul, l’enfer sans compensation, l’enfer sans paradis : donc, puisque la science lui a ravi son paradis imaginaire, il cherchera de nouveau et trouvera ce paradis qui lui est nécessaire. L’esprit humain ne peut pas concevoir le présent sans avenir donc il délaissera l’idolâtrie du présent pour chercher l’avenir. L’esprit humain ne peut pas concevoir la réalité sans idéal : donc il reviendra à l’idéal. Il ne conçoit le désordre que parce qu’il conçoit l’ordre : donc l’ordre renaîtra. Il ne croit au hasard que parce qu’il est de sa nature de croire à la Providence donc il abandonnera le culte du hasard pour le culte de la Providence. II n’est athée que parce qu’il est de sa nature de croire en Dieu et d’aimer Dieu : donc il quittera l’athéisme et reviendra à Dieu. De même que l’ombre n’existe que par la lumière et à cause d’elle, de même le fini et toutes ses formes n’existent que par l’infini et à cause de lui. La mort est l’ombre de la vie, le mal est l’ombre du bien, l’idée de hasard est l’ombre de l’idée de providence, l’athéisme est l’ombre de la conception naturelle de Dieu. Toutes ces idées de fini absolu, de présent absolu, de désordre absolu, de hasard absolu, d’athéisme enfin, sont des idées négatives qui n’ont par elles-mêmes aucune existence. C’est, dans notre âme, l’ombre d’un nuage qui passe entre Dieu et nous.
La vie reviendra à cette société, quand elle aura bien compris toute sa misère, et goûté jusqu’à la lie son adversité. Croyez-vous que la longue série de nos malheurs n’ait d’autre but que de fournir des récits à l’histoire, et n’ait pas un sens providentiel pour nos âmes?
Le mal est grand, me dira-t-on ; vous venez vous- même de le prouver. L’excès du mal, répondrai-je de nouveau, amène le bien. Qui sait? Dieu est peut-être plus près de nous que nous n’oserions l’espérer. S. Paul était bien loin de Dieu, lorsqu’il repoussait l’avenir en martyrisant les Chrétiens ; il rencontra Dieu, la vérité, l’avenir, au chemin de Damas. S. Paul, c’est la société qui se transfigure.
Le Mosaïsme s’était déjà transfiguré en Jésus, et S. Paul ne l’avait pas compris. Eh! que savez-vous si la vérité ancienne elle-même, nous apparaissant de nouveau, mais sans voile et sous une nouvelle face, n’opérera pas notre résurrection et notre salut?
Ne disons-nous pas nous-mêmes tous les jours que l’Humanité était fort abaissée quand le Christianisme vint, et qu’elle se releva par le Christianisme? Nous avons donc encore conscience en nous- mêmes du Christianisme et de sa valeur, puisque nous parlons ainsi. II y a donc au fond de notre âme un je ne sais quoi de religieux qui est invincible, quelque chose qui n’est pas le Christianisme et qui le juge et l’apprécie. Que savez-vous si ce n’est pas le Christianisme lui- même qui se transfigure dans nos âmes?
Ce qui est certain, c’est que la connaissance que nous avons déjà de notre état est un grand pas pour en sortir. Or que viens-je de dire de la société actuelle que chacun ne pense et n’avoue? Il suffit de rentrer en soi dans le silence des passions, pour reconnaître qu’il n’y a dans ce triste tableau de l’époque où nous vivons ni exagération ni mensonge.
Les Chrétiens faisaient, avec raison, descendre le pardon céleste sur le pécheur qui examinait sa conscience. Telle est en effet la vérité psychologique. Dieu, le beau éternel, le soleil de vie, éclaire instantanément l’âme qui se repent.
Et que faisons-nous encore chaque jour nous- mêmes, individuelle ment, quelque éloignés que nous soyons du Christianisme et de son culte? que faisons-nous dans nos fautes et dans nos douleurs? Nous rentrons en nous-mêmes, et nous nous livrons au repentir. Le repentir nous lave et nous purifie. Ensuite la vie nous revient.
Se repentira-t-elle comme l’entendent les prêtres de la religion déchue et tous les partisans du passé soit politique, soit religieux? Après avoir détruit ses idoles, les relèvera-t-elle? Rentrera-t-elle dans la voie d’où elle est sortie? Reprendra-t-elle ses anciennes erreurs? Va-t-elle de nouveau croire au ciel comme elle y croyait? Rêvera-t elle encore un paradis, un enfer, et un purgatoire, en dehors de la réalité? Dira-t-elle encore que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde? Aura-t-elle deux ordres d’idées essentiellement distincts, le règne de la nature et le règne de la grâce? Admettra-t-elle le mal absolu dans l’ordre de la nature, et en conséquence concédera-t-elle encore l’inégalité sur la terre? Va-t-elle donc réédifier le passé, et rendre à la tiare et aux sceptres leur puissance?
Oh ! non. Ces talismans ont perdu à jamais leur puissance, et ce n’est pas ainsi que la société actuelle se régénérera. Encore une fois, la terre et le ciel du passé, comme l’homme les a compris, sont à jamais détruits.
L’homme, dit le mythe juif, mit la main sur l’arbre de la connaissance, et il perdit le paradis. Mais Dieu lui-même prévit dès lors que l’homme retrouverait le paradis perdu.
Ce qu’on appelle la chute est, dans la Genèse, un progrès en même temps qu’une chute. L’homme arrive à la connaissance avec égoïsme, et voilà son péché ; c’est par la manière dont il acquiert la connaissance qu’il y a chute. Mais la connaissance qu’il a acquise n’en est pas moins un progrès ; et par elle l’homme, suivant la lettre même du symbole, devient semblable à Dieu « Et l’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal Genèse, ch. III, v. 22. »
Or que dit ensuite la Genèse? Ce progrès, qui est un mal, un péché, une chute à cause de l’inspiration qui l’a conçu, étant accompli, Dieu, suivant la Bible, nous provoque à un divin combat : « Et l’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal. Mais maintenant il faut prendre garde qu’il n’avance sa main, et ne prenne aussi de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange et ne vive à toujours ibid. » Ainsi Dieu lui- même nous incite à détruire l’effet du péché sans détruire la science acquise, sans retourner aux ténèbres.
Et nous aussi, comme l’Adam de la Genèse, qui n’est que le type de l’Humanité, nous sommes sortis de la demeure que le Christianisme nous avait faite, et nous en sommes sortis en portant la main sur l’arbre de la science. L’Éden magique a disparu à nos yeux, et nous sommes aujourd’hui errants sur la terre.
Ils sont bien vieux, me dira-t-on, ces mythes que vous alléguez pour nous donner courage et confiance !
Il est vrai ; entre nous et ceux que nous supposons les avoir écrits, quatre mille ans peut-être ! Mais qu’importe? Vieux, ils sont jeunes car la vérité est toujours la même en essence, éternelle, infinie, immuable ; l’esprit humain aussi est le même en essence. La lumière, donc, n’a pas changé, et l’œil reçoit toujours la lumière.
Ainsi, le cœur affligé des maux de notre époque, nous concevons cependant une grande espérance, et nous pressentons le temps où l’Humanité renaîtra en comprenant l’Unité ; car l’Unité, c’est la Vie.
Il en est de la société comme de tous les êtres, et aussi comme de toutes les oeuvres du génie de l’homme, de tous les ouvrages de l’art, de toutes les machines. La vie ne se manifeste que dans l’unité ; elle disparaît quand l’unité cesse. « Dans la vie, dit Hippocrate, tout concourt et tout consent. » C’est une des plus profondes définitions qu’on ait encore données de la vie ; et elle s’applique aussi bien à la vie collective ou sociale qu’à la vie organique de l’individu ; elle est vraie de l’être métaphysique société comme de l’être physiologique qu’on appelle animal ; elle est vraie de cette création secondaire qui est donnée à l’homme, et dont le chef- d’oeuvre est incontestablement la SOCIÉTE, comme de la création divine, prise soit dans son ensemble, soit dans chacun de ses détails ; elle est vraie, en un mot, que vous considériez une plante, un animal, une oeuvre d’art, une machine, une société, ou l’univers.
Or il y a des époques où l’unité règne dans la connaissance humaine, d’autres où c’est la discorde et l’anarchie. Dans le premier cas, il y a société ; dans l’autre, une simple agglomération d’hommes, et une crise de douleur semblable à ces crises de notre corps où les principes de deux âges différents luttent confusément dans tout l’organisme et mettent l’existence en danger.
Alors gisent séparés les différents membres de la connaissance humaine, la politique d’un côté, l’art d’un autre, la science d’un autre, et d’un autre encore l’industrie, qui n’est qu’une application de la science à la nature extérieure. Rien ne concourt, rien ne consent, pour répéter l’admirable expression d’Hippocrate. Ce n’est donc plus un corps ; ce sont les membres séparés d’un cadavre, lesquels, en tant qu’on les considère en eux-mêmes, peuvent encore vivre d’une vie propre, mais n’ont plus de vie commune. La relation qui les unissait étant détruite, la société est par là même détruite, puisque la vie, qui ne pouvait couler dans la société qu’à cause de cette relation, ne le peut plus.
Quelle est la vie d’un membre séparé du corps, et ayant perdu les relations où il était dans la vie générale du corps? C’est de pourrir, de se décomposer, pour passer ensuite, par ses éléments, dans de nouveaux corps. Et ces phénomènes, que nous appelons mort, sont encore de la vie, de la vie à part, si je puis parler ainsi, mais de la vie ; car la mort absolue est une pure conception de notre esprit.
Et de même, séparés et ayant perdu leurs connexions qui constituaient le corps social, quelle est la vie à part de la politique, de l’art, de la science, de l’industrie?
L’industrie produit la richesse ; mais la richesse mal distribuée engendre tous les vices et toutes les misères. La science amasse une immense érudition de faits, découvre d’importantes vérités ; mais la science, absorbée dans les détails et privée de la vue de l’ensemble, devient la plus aveugle des cécités, et la science sans la charité produit tous les doutes et toutes les misères morales. L’art, c’est-à-dire le sentiment, ne voyant autour de lui que cette décomposition du corps social, tombe dans le spleen et dans l’athéisme, ou revient aux conceptions du passé, et produit mille monstres semblables aux rêves du malade que la fièvre dévore dans une crise terrible..., qui va le sauver.
Quant à la politique, elle est nulle évidemment, puisque sa fonction était de présider à cette unité qui n’existe plus, puisque c’était elle qui établissait dans la réalité vivante ces relations, ce concours qui ne sont plus. Elle se réduit donc, pour les hommes que l’on appelle encore gouvernants à de telles époques, et qui n’ont pas le sens de la restauration de la société, à je ne sais quelle agitation égoïste, qui n’a d’autre mobile que leur intérêt ou leur vanité. Et néanmoins, quoique alors la politique soit bien véritablement nulle et complètement anéantie, à tel point même que son essence est niée et que son idée est tout à fait obscurcie pour tous, il arrive cependant que toutes les douleurs que la société ressent dirigent presque exclusivement Son attention de ce côté ; et, chose singulière, mais évidemment nécessaire, jamais on ne s’occupe tant de la politique que lorsque la politique est anéantie.
Toute cette fermentation de la mort pour engendrer la vie, toute cette agitation inquiète et sombre, hagarde et comme insensée, qui a lieu à ces époques, principalement dans la sphère des idées politiques et dans l’art, peut tromper celui qui n’y regarde pas de près ; il peut prendre les phénomènes qui se passent sous ses yeux pour de la vie, son époque pour une époque semblable aux périodes antérieures. Mais celui qui contemple attentivement n’en prononce pas moins que c’est la mort du corps social, et sait en même temps que ces phénomènes sont nécessaires pour former l’unité nouvelle.
On répète tous les jours que les sociétés ne meurent pas ou ne meurent plus, par opposition aux petites sociétés de l’antiquité. Autant vaudrait dire que rien ne meurt, puisqu’en effet les éléments ne meurent pas. Certes les générations ne s’éteignent pas sans se reproduire. L’erreur vient de ce qu’on ne considère pas ce qu’il faut entendre par société. La société, ce ne sont pas les hommes, les individus qui composent un peuple. C’est la relation générale de ces hommes entre eux, c’est cet être métaphysique, harmonieuse unité formée par la science, l’art, l’industrie, et la politique, qui est la société ; et c’est cet être qui meurt. Alors tout ce qui était fonction de vie, tout ce qui concourait et consentait, devient fonction de décomposition et de mort.
Ainsi un bel animal, chef-d’œuvre de la création il marche, il s’élance, il franchit les hautes montagnes ; il respire, il sent, il a de la mémoire, il aime, il engendre. Considérez-le maintenant sous le scalpel de l’anatomiste : voilà son coeur et ses artères, mais ils ne battent plus ; ses nerfs, ses muscles, ses os, mais plus de mouvement, plus de vie ; au lieu de cette vie d’ensemble, de cette vie unitaire, une vie de décomposition, une vie de mort, pour ainsi dire, a commencé partout. L’unité de son être est détruite.