Mais je veux supposer pour un moment que je me trompe,
et qu'il n'est pas juste que presque tout l'Univers ait tort à ce sujet, tandis
que j'aurais seul raison ; j'accorde que les animaux, même les plus excellents,
ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont
aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a
fait, aucun sentiment de leurs propres vertus; que ce lion, par exemple, dont
j'ai parlé après tant d'autres, ne se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la
vie à cet homme qui fut livré à sa furie, dans un spectacle plus inhumain que
tous les lions, les tigres et les ours; tandis que nos compatriotes se battent,
Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent,
ou se tuent sans remords, parce qu'un prince paye leurs meurtres ; je
suppose enfin que la Loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux, quelles
en seront les conséquences ? L'homme n'est pas pétri d'un limon plus
précieux ; la Nature n'a employé qu'une seule et même pâte, dont elle a
seulement varié les levains. Si donc l'animal ne se repent pas d'avoir violé le
sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé, il
faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas : moyennant quoi
adieu la Loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle ! Tout
le règne animal en serait généralement dépourvu. Mais, réciproquement, si
l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours, lorsque la
santé le laisse jouir de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité,
de la vertu, de ceux qui ne sont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens
qu’il est facile de distinguer ce qui est vice ou vertu, par l’unique plaisir ou la
propre répugnance qui en sont comme les effets naturels, il ’ensuit que les
animaux formés de la même matière, à laquelle il n’a peut-être manqué
qu’un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent
participer aux mêmes prérogatives de l’animalité, et qu’ainsi il n’est point
d’âme, ou de substance sensitive, sans remords. La réflexion suivante va
fortifier celles-ci.
Knoppix User
2003-05-29