Rien de plus facile que de prouver un système fondé,
comme celui-ci, sur le sentiment intime et l'expérience propre de chaque
individu. L'imagination, ou cette partie fantastique du cerveau, dont la nature
nous est aussi inconnue que sa manière d'agir, est-elle naturellement petite
ou faible ? elle aura à peine la force de comparer l'analogie ou la
ressemblance de ses idées; elle ne pourra voir que ce qui sera vis-à-vis d'elle,
ou ce qui l'affectera le plus vivement, et encore de quelle manière ! Mais
toujours est-il vrai que l'imagination seule aperçoit que c'est elle qui se
représente tous les objets, avec les mots et les figures qui les caractérisent ;
et qu'ainsi c'est elle encore une fois qui est l'âme, puisqu'elle en fait tous les
rôles. Par elle, par son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend
des chairs vives et vermeilles ; par elle les sciences fleurissent, les arts
s'embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers p1eurent, le
marbre respire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C'est elle encore qui
ajoute à la tendresse d'un c
ur amoureux le piquant attrait de la volupté ;
elle la fait germer dans le cabinet du Philosophe et du pédant poudreux ; elle
forme enfin les savants comme les orateurs et les poètes. Sottement décriée
par les uns, vainement distinguée par les autres, qui tous l'ont mal connue,
elle ne marche pas seulement à la suite des grâces et des beaux-arts, elle ne
peint pas seulement la Nature, elle peut aussi la mesurer. Elle raisonne, juge,
pénètre, compare, approfondit. Pourrait-elle si bien sentir les beautés des
tableaux qui lui sont tracés, sans en découvrir les rapports ? Non ; comme
elle ne peut se replier sur les plaisirs des sens, sans en goûter toute la
perfection ou la volupté, elle ne peut réfléchir sur ce qu'elle a
mécaniquement conçu, sans être alors le jugement même.
Knoppix User
2003-05-29