Vous savez par le livre d'Amman, et par tous ceux
footnote
'Auteur de l'Histoire naturelle de l'Ame, etc. qui ont traduit sa
méthode, tous les prodiges qu'il a su opérer sur les sourds de naissance,
dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-même, trouvé, des
oreilles, et en combien peu de temps enfin il leur a appris à entendre, parler,
lire et écrire. Je veux que les yeux d'un sourd voient plus clair et soient plus
intelligents que s'il ne l'était pas, par la raison que la perte d'un membre ou
d'un sens peut augmenter la force ou la pénétration d'un autre : mais le singe
voit et entend, il comprend ce qu'il entend et ce qu'il voit ; il conçoit si
parfaitement les signes qu'on lui fait, qu'à tout autre jeu, ou tout autre
exercice, je ne doute point qu'il ne l'emportât sur les disciples d'Amman.
Pourquoi donc l'éducation des singes serait-elle impossible ? Pourquoi ne
pourrait-il enfin, à force de soins, imiter, à l'exemple des sourds, les
mouvements nécessaires pour prononcer ? Je n'ose décider si les organes de
la parole du singe ne peuvent, quoi qu'on fasse, rien articuler ; mais cette
impossibilité absolue me surprendrait, à cause de la grande analogie du
singe et de l'homme, et qu'il n'est point d'animal connu jusqu'à présent, dont
le dedans et le dehors lui ressemblent dune manière si frappante. M. Locke,
qui certainement n’a jamais été suspect d'incrédulité, n'a pas fait difficulté
de croire l'histoire, que le Chevalier Temple fait dans ses Mémoires, d'un
perroquet qui répondait à propos et avait appris, comme nous, à avoir une
espèce de conversation suivie. Je sais qu'on s'est moqué 3 de ce grand métaphysicien ; mais qui aurait annoncé à
l'Univers qu'il y a des générations qui se font sans
ufs et sans femmes
aurait-il trouvé beaucoup de partisans ?
Cependant M. Trembley en a découvert, qu’ils se font sans accouplement et
par la seule section. Amman n'eût-il pas aussi passé pour un fou s'il se fût
vanté, avant d'en faire 1'heureuse expérience, d'instruire, et en aussi peu de
temps, des écoliers tels que les siens ? Cependant ses succès ont étonné
l'Univers et, comme l'auteur de l'Histoire des polypes, il a passé de plein vol à
l'immortalité. Qui doit à son génie les miracles qu'il opère, l'emporte à mon
gré sur qui doit les siens au hasard. Qui a trouvé l'art d'embellir le plus beau
des règnes et de lui donner des perfections qu'il n'avait pas, doit être mis au-
dessus d'un faiseur oisif de systèmes frivoles, ou d’un auteur laborieux de
stériles découvertes. Celles d’Amman sont bien d’un autre prix ; il a tiré les
hommes de l’instinct auquel ils semblaient condamnés ; il leur a donné des
idées, de l’esprit, une âme en un grand mot, qu’ils n’eussent jamais eue. Quel
plus grand pouvoir !
Knoppix User
2003-05-29