2Une nouvelle architecture

Selon Daniel BOORSTIN, la diffusion du livre imprimé aurait contribué à la disparition de l’art de bâtir des cathédrales invisibles.

De fait, la page imprimée deviendra le module de nouveaux édifices de mémoire.

L’évolution de l’impression des textes, des textes sacrés notamment, témoigne de l’émergence d’une nouvelle architecture devenant progressivement visibleet intersubjective.

2.1La segmentation du texte

Ayant pour objectif premier de reproduire fidèlement les manuscrits, les premiers imprimeurs n’ont pas apporté de modification à leur présentation.

L’étude critique des textes bibliques menée pendant la Renaissance semble être à l’origine de la segmentation moderne des textes [[???3]].

2.1.1Les segmentations antiques

Les premiers manuscrits ne comportent pas d’espace entre les mots ; la ponctuation y est exceptionnelle (scriptio continua). Ils ne montrent aucune marque de division sémantique. La segmentation du texte a longtemps obéi à une seule contrainte : la largeur des feuillets amenant le copiste à effectuer des retours à la ligne et à marquer des césures. Le texte est encore la transcription d’un récit oral dont la linéarité est artificiellement interrompue par les dimensions du support d’écriture. La stichométrie. La segmentation des textes en stichos est observable sur certains codices. Le stichos correspondait à une une ligne type égale à la longueur d’un alexandrin. La segmentation d’un texte en stichos aurait servi d’une part à calculer le salaire des copistes, et d’autre part à contrôler l’exactitude des copies réalisées. Il existait des relevés stichométriques indiquant le nombre de stichoi de chaque livre biblique. Ainsi, on comptant les stichoi d’une copie on pouvait déterminer si celle-ci comportait ou non des erreurs. La colométrie. Avec la colométrie apparaît une disposition du texte obéissant à un critère sémantique. Selon B.BOTTE, repris par FREY, « la disposition colométrique – per cola et commata – est au contraire une disposition qui regroupe en courtes lignes les mots qui doivent être unis dans la lecture. Le codex de Bezae est un des plus anciens manuscrits en colométrie ». Le texte est alors divisé en strophes marquées par des alinéas dont l’initiale déborde dans la marge.

Certains manuscrits (Alexandrinus et Vaticanus) disposent le texte en regroupant plusieurs stophes à l’intérieur d’un chapitre (capitula en latin, kephalaion en grec). Les chapitres comportent des titres titloi ou tituli étant soit placés au début de chaque section, soit groupés en tête du document pour en former le sommaire. Quand une numérotation apparaît, elle porte sur les césures plutôt que sur les chapitres.

2.1.2La segmentation moderne

L’établissement de correspondances entre les livres composant la Bible est à l’origine de différentes segmentations : sections ammoniennes, canons d’EUSèBE, système littéral de Hugues de SAINT-CHER, subdivisions saint chrétiennes.

Robert ESTIENNE est l’auteur de la segmentation moderne de la Bible en chapitres et versets numérotés. C’est avec l’édition de 1551 de son Nouveau Testament grec (le Textus Receptus) que s’imposera ce système. La numérotation est encore portée dans la marge du texte. La segmentation stéphanienne, adoptée d’abord par les communautés protestantes, est approuvée par les catholiques en 1592. Elle est depuis lors la référence des ouvrages bibliques.

L’insertion de la numérotation dans le texte est due à Théodore de BèZE, en 1565. C’est à partir de cette date que le livre présente l’aspect logique et visuel que nous lui connaissons : utilisation de la typographie pour mettre en valeur une segmentation devenue sémantique, hiérachique et intersubjective.

Robert ESTIENNE et Théodore de BèZE ont inventé l’architecture moderne du texte, donné forme aux nouveaux lieux de mémoire.