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pdftitle={Aux Philosophes},
pdfauthor={\textcopyright\ Patrice GUERPILLON},
pdfkeywords={PHILOSOPHIE SOCIALISME RELIGION},
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\selectlanguage{french}
\title{Aux philosophes \\ De la situation actuelle de l’esprit
humain}
\author{\sc Pierre Leroux - 1841}
\date{\textcopyright\ {\fontfamily{hlh}\selectfont\ Le
PI@NOTYPE 2002}}
\maketitle \vfill
\section*{XXII}
\paragraph{1} Aux grandes époques de rénovation, lorsqu’un
ordre social tombe et qu’un monde nouveau va naître, le génie
du mal semble se déchaîner sur la terre. C’est que tous les
éléments de la pensée humaine luttent confusément, comme dans
le chaos. Il y alors une crise de douleur et d’enfantement, de
misère morale et physique excessive, de pleurs et de
grincements de dents. C’est la dissolution qui précède la vie
nouvelle ; c’est l’agonie, la mort mais c’est aussi l’indice
certain de la renaissance. Ce que l’Humanité attend c’est
l’initiation à une nouvelle vie, c’est le programme de sa
marche nouvelle, c’est le signal de son départ pour un nouveau
ciel et une nouvelle terre.
\paragraph{2} Quand les hommes commencent à douter de ce qu’ils
ont cru, quand ils détruisent ce qu’ils avaient élevé, ce
travail s’appelle philosophie. Alors ceux qui ne pensent pas
comme les autres s’appellent les sages, les philosophes. Mais
quand l’Humanité, après avoir bien cherché avec les
philosophes, a trouvé la solution du problème qui l’occupait,
elle se réunit, s’accorde dans cette solution ; et alors la
philosophie s’appelle une religion. Les philosophies détruisent
les solutions incomplètes adoptées par l’Humanité, et cette \oe
uvre importante prépare les religions qui doivent leur succéder
et les ensevelir.
\paragraph{3} Oui, et j’en ai pour garant la même loi de
compensation nécessaire et d’équilibre inévitable dans l’esprit
humain qui m’a servi de boussole et de preuve dans tout ce
Discours ; oui, cette douleur de notre époque annonce
l’enfantement d’une société nouvelle. L’esprit humain ne peut
pas concevoir l’enfer tout seul, l’enfer sans compensation,
l’enfer sans paradis : donc, puisque la science lui a ravi son
paradis imaginaire, il cherchera de nouveau et trouvera ce
paradis qui lui est nécessaire. L’esprit humain ne peut pas
concevoir le présent sans avenir donc il délaissera l’idolâtrie
du présent pour chercher l’avenir. L’esprit humain ne peut pas
concevoir la réalité sans idéal : donc il reviendra à l’idéal.
Il ne conçoit le désordre que parce qu’il conçoit l’ordre :
donc l’ordre renaîtra. Il ne croit au hasard que parce qu’il
est de sa nature de croire à la Providence donc il abandonnera
le culte du hasard pour le culte de la Providence. II n’est
athée que parce qu’il est de sa nature de croire en Dieu et
d’aimer Dieu : donc il quittera l’athéisme et reviendra à Dieu.
De même que l’ombre n’existe que par la lumière et à cause
d’elle, de même le fini et toutes ses formes n’existent que par
l’infini et à cause de lui. La mort est l’ombre de la vie, le
mal est l’ombre du bien, l’idée de hasard est l’ombre de l’idée
de providence, l’athéisme est l’ombre de la conception
naturelle de Dieu. Toutes ces idées de fini absolu, de présent
absolu, de désordre absolu, de hasard absolu, d’athéisme enfin,
sont des idées négatives qui n’ont par elles-mêmes aucune
existence. C’est, dans notre âme, l’ombre d’un nuage qui passe
entre Dieu et nous.
\paragraph{4} La vie reviendra à cette société, quand elle aura
bien compris toute sa misère, et goûté jusqu’à la lie son
adversité. Croyez-vous que la longue série de nos malheurs
n’ait d’autre but que de fournir des récits à l’histoire, et
n’ait pas un sens providentiel pour nos âmes ?
\paragraph{5} Le mal est grand, me dira-t-on ; vous venez vous-
même de le prouver. L’excès du mal, répondrai-je de nouveau,
amène le bien. Qui sait ? Dieu est peut-être plus près de nous
que nous n’oserions l’espérer. S. Paul était bien loin de Dieu,
lorsqu’il repoussait l’avenir en martyrisant les Chrétiens ; il
rencontra Dieu, la vérité, l’avenir, au chemin de Damas. S.
Paul, c’est la société qui se transfigure.
\paragraph{6} Le Mosaïsme s’était déjà transfiguré en Jésus, et
S. Paul ne l’avait pas compris. Eh! que savez-vous si la vérité
ancienne elle-même, nous apparaissant de nouveau, mais sans
voile et sous une nouvelle face, n’opérera pas notre
résurrection et notre salut ?
\paragraph{7} Ne disons-nous pas nous-mêmes tous les jours que
l’Humanité était fort abaissée quand le Christianisme vint, et
qu’elle se releva par le Christianisme ? Nous avons donc encore
conscience en nous- mêmes du Christianisme et de sa valeur,
puisque nous parlons ainsi. II y a donc au fond de notre âme un
je ne sais quoi de religieux qui est invincible, quelque chose
qui n’est pas le Christianisme et qui le juge et l’apprécie.
Que savez-vous si ce n’est pas le Christianisme lui- même qui
se transfigure dans nos âmes ?
\paragraph{8} Ce qui est certain, c’est que la connaissance que
nous avons déjà de notre état est un grand pas pour en sortir.
Or que viens-je de dire de la société actuelle que chacun ne
pense et n’avoue ? Il suffit de rentrer en soi dans le silence
des passions, pour reconnaître qu’il n’y a dans ce triste
tableau de l’époque où nous vivons ni exagération ni mensonge.
\paragraph{9} Les Chrétiens faisaient, avec raison, descendre
le pardon céleste sur le pécheur qui examinait sa conscience.
Telle est en effet la vérité psychologique. Dieu, le beau
éternel, le soleil de vie, éclaire instantanément l’âme qui se
repent.
\paragraph{10} Et que faisons-nous encore chaque jour nous-
mêmes, individuelle ment, quelque éloignés que nous soyons du
Christianisme et de son culte ? que faisons-nous dans nos
fautes et dans nos douleurs ? Nous rentrons en nous-mêmes, et
nous nous livrons au repentir. Le repentir nous lave et nous
purifie. Ensuite la vie nous revient.
\paragraph{11} La vie reviendra pour la société quand elle se
connaîtra bien elle- même, et que, sentant le mal qui est en
elle, elle se repentira.
\section*{XXIII}
\paragraph{1} Se repentira-t-elle comme l’entendent les prêtres
de la religion déchue et tous les partisans du passé soit
politique, soit religieux ? Après avoir détruit ses idoles, les
relèvera-t-elle ? Rentrera-t-elle dans la voie d’où elle est
sortie ? Reprendra-t-elle ses anciennes erreurs ? Va-t-elle de
nouveau croire au ciel comme elle y croyait ? Rêvera-t elle
encore un paradis, un enfer, et un purgatoire, en dehors de la
réalité ? Dira-t-elle encore que le royaume de Dieu n’est pas de
ce monde ? Aura-t-elle deux ordres d’idées essentiellement
distincts, le règne de la nature et le règne de la grâce ?
Admettra-t-elle le mal absolu dans l’ordre de la nature, et en
conséquence concédera-t-elle encore l’inégalité sur la terre ?
Va-t-elle donc réédifier le passé, et rendre à la tiare et aux
sceptres leur puissance ?
\paragraph{2} Oh ! non. Ces talismans ont perdu à jamais leur
puissance, et ce n’est pas ainsi que la société actuelle se
régénérera. Encore une fois, la terre et le ciel du passé,
comme l’homme les a compris, sont à jamais détruits.
\paragraph{3} Comment donc se régénérera-t-elle ?
\paragraph{4} L’homme, dit le mythe juif, mit la main sur
l’arbre de la connaissance, et il perdit le paradis. Mais Dieu
lui-même prévit dès lors que l’homme retrouverait le paradis
perdu.
\paragraph{5} Ce qu’on appelle la chute est, dans la Genèse, un
progrès en même temps qu’une chute. L’homme arrive à la
connaissance avec égoïsme, et voilà son péché ; c’est par la
manière dont il acquiert la connaissance qu’il y a chute. Mais
la connaissance qu’il a acquise n’en est pas moins un progrès ;
et par elle l’homme, suivant la lettre même du symbole, devient
semblable à Dieu << Et l’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme
est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal
\footnote{{\it Genèse,} ch. III, v. 22.} >>
\paragraph{6} Or que dit ensuite la Genèse ? Ce progrès, qui
est un mal, un péché, une chute à cause de l’inspiration qui
l’a conçu, étant accompli, Dieu, suivant la Bible, nous
provoque à un divin combat : << Et l’Éternel Dieu dit : Voici,
l’homme est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le
mal. Mais maintenant il faut prendre garde qu’il n’avance sa
main, et ne prenne aussi de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange
et ne vive à toujours \footnote{\it ibid.} >> Ainsi Dieu lui-
même nous incite à détruire l’effet du péché sans détruire la
science acquise, sans retourner aux ténèbres.
\paragraph{7} Et nous aussi, comme l’Adam de la Genèse, qui
n’est que le type de l’Humanité, nous sommes sortis de la
demeure que le Christianisme nous avait faite, et nous en
sommes sortis en portant la main sur l’arbre de la science.
L’Éden magique a disparu à nos yeux, et nous sommes aujourd’hui
errants sur la terre.
\paragraph{8} Mais nous ne retournerons pas pour cela aux
ténèbres.
\paragraph{9} Qui nous a perdus ? Un progrès --- Qui nous
sauvera ? Un nouveau progrès.
\paragraph{10} Nous avons la science, ayons la vie. C’est sur
l’arbre de la vie, dit la Genèse, qu’il faut mettre la main
quand on a porté la main sur l’arbre de la science.
\section*{XXIV}
\paragraph{1} Ils sont bien vieux, me dira-t-on, ces mythes que
vous alléguez pour nous donner courage et confiance !
\paragraph{2} Il est vrai ; entre nous et ceux que nous
supposons les avoir écrits, quatre mille ans peut-être ! Mais
qu’importe ? Vieux, ils sont jeunes car la vérité est toujours
la même en essence, éternelle, infinie, immuable ; l’esprit
humain aussi est le même en essence. La lumière, donc, n’a pas
changé, et l’\oe il reçoit toujours la lumière.
\paragraph{3} La science, c’est l’analyse.
\paragraph{4} La vie, c’est la synthèse.
\paragraph{5} Le mal, c’est la sépararation, la division, la
fragmentation, l’égoïsme.
\paragraph{6} Le bien, c’est l’unité.
\section*{XXV}
\paragraph{1} Ainsi, le c\oe ur affligé des maux de notre
époque, nous concevons cependant une grande espérance, et nous
pressentons le temps où l’Humanité renaîtra en comprenant
l’Unité ; car l’Unité, c’est la Vie.
\paragraph{2} Il en est de la société comme de tous les êtres,
et aussi comme de toutes les oeuvres du génie de l’homme, de
tous les ouvrages de l’art, de toutes les machines. La vie ne
se manifeste que dans l’unité ; elle disparaît quand l’unité
cesse. << Dans la vie, dit Hippocrate, tout concourt et tout
consent. >> C’est une des plus profondes définitions qu’on ait
encore données de la vie ; et elle s’applique aussi bien à la
vie collective ou sociale qu’à la vie organique de l’individu ;
elle est vraie de l’être métaphysique société comme de l’être
physiologique qu’on appelle animal ; elle est vraie de cette
création secondaire qui est donnée à l’homme, et dont le chef-
d’oeuvre est incontestablement la SOCIÉTE, comme de la création
divine, prise soit dans son ensemble, soit dans chacun de ses
détails ; elle est vraie, en un mot, que vous considériez une
plante, un animal, une oeuvre d’art, une machine, une société,
ou l’univers.
\paragraph{3} Or il y a des époques où l’unité règne dans la
connaissance humaine, d’autres où c’est la discorde et
l’anarchie. Dans le premier cas, il y a société ; dans l’autre,
une simple agglomération d’hommes, et une crise de douleur
semblable à ces crises de notre corps où les principes de deux
âges différents luttent confusément dans tout l’organisme et
mettent l’existence en danger.
\paragraph{4} Alors gisent séparés les différents membres de la
connaissance humaine, la politique d’un côté, l’art d’un autre,
la science d’un autre, et d’un autre encore l’industrie, qui
n’est qu’une application de la science à la nature extérieure.
Rien ne concourt, rien ne consent, pour répéter l’admirable
expression d’Hippocrate. Ce n’est donc plus un corps ; ce sont
les membres séparés d’un cadavre, lesquels, en tant qu’on les
considère en eux-mêmes, peuvent encore vivre d’une vie propre,
mais n’ont plus de vie commune. La relation qui les unissait
étant détruite, la société est par là même détruite, puisque la
vie, qui ne pouvait couler dans la société qu’à cause de cette
relation, ne le peut plus.
\paragraph{5} Quelle est la vie d’un membre séparé du corps, et
ayant perdu les relations où il était dans la vie générale du
corps ? C’est de pourrir, de se décomposer, pour passer ensuite,
par ses éléments, dans de nouveaux corps. Et ces phénomènes,
que nous appelons mort, sont encore de la vie, de la vie à
part, si je puis parler ainsi, mais de la vie ; car la mort
absolue est une pure conception de notre esprit.
\paragraph{6} Et de même, séparés et ayant perdu leurs
connexions qui constituaient le corps social, quelle est la vie
à part de la politique, de l’art, de la science, de
l’industrie ?
\paragraph{7} L’industrie produit la richesse ; mais la
richesse mal distribuée engendre tous les vices et toutes les
misères. La science amasse une immense érudition de faits,
découvre d’importantes vérités ; mais la science, absorbée dans
les détails et privée de la vue de l’ensemble, devient la plus
aveugle des cécités, et la science sans la charité produit tous
les doutes et toutes les misères morales. L’art, c’est-à-dire
le sentiment, ne voyant autour de lui que cette décomposition
du corps social, tombe dans le spleen et dans l’athéisme, ou
revient aux conceptions du passé, et produit mille monstres
semblables aux rêves du malade que la fièvre dévore dans une
crise terrible..., qui va le sauver.
\paragraph{8} Quant à la politique, elle est nulle évidemment,
puisque sa fonction était de présider à cette unité qui
n’existe plus, puisque c’était elle qui établissait dans la
réalité vivante ces relations, ce concours qui ne sont plus.
Elle se réduit donc, pour les hommes que l’on appelle encore
gouvernants à de telles époques, et qui n’ont pas le sens de la
restauration de la société, à je ne sais quelle agitation
égoïste, qui n’a d’autre mobile que leur intérêt ou leur
vanité. Et néanmoins, quoique alors la politique soit bien
véritablement nulle et complètement anéantie, à tel point même
que son essence est niée et que son idée est tout à fait
obscurcie pour tous, il arrive cependant que toutes les
douleurs que la société ressent dirigent presque exclusivement
Son attention de ce côté ; et, chose singulière, mais
évidemment nécessaire, jamais on ne s’occupe tant de la
politique que lorsque la politique est anéantie.
\paragraph{9} Toute cette fermentation de la mort pour
engendrer la vie, toute cette agitation inquiète et sombre,
hagarde et comme insensée, qui a lieu à ces époques,
principalement dans la sphère des idées politiques et dans
l’art, peut tromper celui qui n’y regarde pas de près ; il peut
prendre les phénomènes qui se passent sous ses yeux pour de la
vie, son époque pour une époque semblable aux périodes
antérieures. Mais celui qui contemple attentivement n’en
prononce pas moins que c’est la mort du corps social, et sait
en même temps que ces phénomènes sont nécessaires pour former
l’unité nouvelle.
\paragraph{10} On répète tous les jours que les sociétés ne
meurent pas ou ne meurent plus, par opposition aux petites
sociétés de l’antiquité. Autant vaudrait dire que rien ne
meurt, puisqu’en effet les éléments ne meurent pas. Certes les
générations ne s’éteignent pas sans se reproduire. L’erreur
vient de ce qu’on ne considère pas ce qu’il faut entendre par
société. La société, ce ne sont pas les hommes, les individus
qui composent un peuple. C’est la relation générale de ces
hommes entre eux, c’est cet être métaphysique, harmonieuse
unité formée par la science, l’art, l’industrie, et la
politique, qui est la société ; et c’est cet être qui meurt.
Alors tout ce qui était fonction de vie, tout ce qui concourait
et consentait, devient fonction de décomposition et de mort.
\paragraph{11} Ainsi un bel animal, chef-d’\oe uvre de la
création il marche, il s’élance, il franchit les hautes
montagnes ; il respire, il sent, il a de la mémoire, il aime, il
engendre. Considérez-le maintenant sous le scalpel de
l’anatomiste : voilà son coeur et ses artères, mais ils ne
battent plus ; ses nerfs, ses muscles, ses os, mais plus de
mouvement, plus de vie ; au lieu de cette vie d’ensemble, de
cette vie unitaire, une vie de décomposition, une vie de mort,
pour ainsi dire, a commencé partout. L’unité de son être est
détruite.
\end{document}