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pdftitle={L'Homme Machine},
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\title{L'Homme Machine}
\author{\sc Julien OFFRAY de La METTRIE -- 1748}
\date{\textcopyright\ {\fontfamily{hlh}\selectfont\ Le PI@NOTYPE 2002}}
\maketitle \vfill
\paragraph{1} Il ne suffit pas à un sage d'étudier la Nature et la Vérité, il
doit oser la dire en faveur du petit nombre de ceux qui veulent et peuvent
penser ; car pour les autres, qui sont volontairement esclaves des préjugés, il
ne leur est pas plus possible d'atteindre la Vérité qu'aux grenouilles de voler.
\paragraph{2} Je réduis à deux les systèmes des Philosophes sur l'âme de
l'homme. Le premier, et le plus ancien, est le système du Matérialisme ; le
second est celui du Spiritualisme.
\paragraph{3} Les métaphysiciens, qui ont insinué que la matière pourrait
bien avoir la faculté de penser, n'ont pas déshonoré leur raison. Pourquoi ?
C'est qu'ils ont un avantage (car ici c'en est un) de s'être mal exprimés. En
effet, demander si la matière peut penser, sans la considérer autrement qu'en
elle-même, c'est demander si la matière peut marquer les heures. On voit
d'avance que nous éviterons cet écueil, où M. Locke a eu le malheur
d'échouer.
\paragraph{4} Les Leibniziens, avec leurs {\it Monades} ; ont élevé une
hypothèse inintelligible. Ils ont plutôt spiritualisé la matière que matérialise
l'âme. Comment peut-on définir un être, dont la nature nous est absolument
inconnue ?
\paragraph{5} Descartes et tous les Cartésiens, parmi lesquels il y a
longtemps qu'on a compté les Malebranchistes, ont fait la même faute. Ils
ont admis deux substances distinctes dans l'homme, comme s’ils les avaient
vues et bien comptées.
\paragraph{6} Les plus sages ont dit que l'âme ne pouvait se connaître que
par les seules lumières de la foi : cependant en qualité d'êtres raisonnables,
ils ont cru pouvoir se réserver le droit d'examiner ce que l'Écriture a voulu
dire par le mot {\it esprit}, dont elle se sert en parlant de l'âme humaine; et
dans leurs recherches, s'ils ne sont pas d'accord sur ce point avec les
théologiens, ceux-ci le sont-ils davantage entre eux sur tous les autres ?
\paragraph{7}Voici en peu de mots le résultat de toutes leurs réflexions.
\paragraph{8} S'il y a un Dieu, il est auteur de la Nature, comme de la
révélation ; il nous a donné l'une pour expliquer l'autre, et la raison pour les
accorder ensemble.
\paragraph{9} Se défier des connaissances qu'on peut puiser dans les
corps animés, c'est regarder la Nature et la révélation comme deux contraires
qui se détruisent et, par conséquent, c'est oser soutenir cette absurdité : que
Dieu se contredit dans ses divers ouvrages et nous trompe.
\paragraph{10} S'il y a une révélation, elle ne peut donc démentir la Nature.
Par la Nature seule, on peut découvrir le sens des paroles de l'Évangile, dont
l'expérience seule est la véritable interprète ! En effet, les autres
commentateurs jusqu'ici n'ont fait qu'embrouiller la vérité. Nous allons en
juger par l'auteur du {\it Spectacle de la Nature}. << Il est étonnant, dit-il (au
sujet de M. Locke), qu'un homme qui dégrade notre âme jusqu'à la croire
une âme de boue, ose établir la raison pour juge et souveraine arbitre des
mystères de la foi ; car, ajoute-t-il, quelle idée étonnante aurait-on du
christianisme, si l'on voulait suivre la raison ? >>
\paragraph{11} Outre que ces réflexions n'éclaircissent rien par rapport à
la foi, elles forment de si frivoles objections contre la méthode de ceux qui
croient pouvoir interpréter les livres saints, que j'ai presque honte de perdre
le temps à les réfuter.
\paragraph{12} 1° L'excellence de la raison ne dépend pas d'un grand
mot vide de sens {\it (l'immatérialité)}, mais de sa force, de son étendue, ou
de sa clairvoyance. Ainsi une {\it âme de boue}, qui découvrirait, comme d'un
coup d'\oe il, les rapports et les suites d'une infinité d'idées, difficiles à
saisir, serait évidemment préférable à une âme sotte et stupide, qui serait
faite des éléments les plus précieux. Ce n'est pas être Philosophe que de
rougir avec Pline de la misère de notre origine. Ce qui paraît vil, est ici la
chose la plus précieuse, et pour laquelle la Nature semble avoir mis le plus
d'art et le plus d'appareil. Mais comme l'homme, quand même il viendrait
d'une source encore plus vile en apparence, n'en serait pas moins le plus
parfait de tous les êtres, quelle que soit l'origine de son âme; si elle est pure,
noble, sublime, c'est une belle âme, qui rend respectable quiconque en est
doué.
\paragraph{13} La seconde manière de raisonner de M. Pluche me paraît
vicieuse, même dans son système, qui tient un peu du fanatisme ; car si nous
avons une idée de la foi, qui soit contraire aux principes les plus clairs, aux
vérités les plus incontestables, il faut croire, pour l'honneur de la révélation
et de son auteur, que cette idée est fausse, et que nous ne connaissons point
encore le sens des paroles de l'Évangile.
\paragraph{14} De deux choses l'une : ou tout est illusion, tant la Nature
même que la révélation, ou l'expérience seule peut rendre raison de la foi.
Mais quel plus grand ridicule que celui de notre auteur ? Je m'imagine
entendre un péripatéticien qui dirait : << il ne faut pas croire l'expérience de
Torricelli, car si nous la croyions, si nous allions bannir l'horreur du vide,
quelle étonnante philosophie aurions-nous ? >>
\paragraph{15} J'ai fait voir combien le raisonnement de M. Pluche est
vicieux \footnote{Il pèche évidemment par une pétition de Principe}, afin de
prouver premièrement que s'il y a une révélation, elle n'est point
suffisamment démontrée par la seule autorité de l'Église et sans aucun
examen de la raison, comme le prétendent tous ceux qui la craignent;
secondement, pour mettre à l'abri de toute attaque la méthode de ceux qui
voudraient suivre la voie que je leur ouvre d'interpréter les choses
surnaturelles, incompréhensibles en foi, par les lumières que chacun a
reçues de la Nature.
\paragraph{16} L'expérience et l'observation doivent donc seules nous
guider ici. Elles se trouvent sans nombre dans les fastes des médecins qui
ont été Philosophes, et non dans les Philosophes qui n'ont pas été' médecins.
Ceux-ci ont parcouru, ont éclairé le labyrinthe de l'homme; ils nous ont seuls
dévoilés ces ressorts cachés sous des enveloppes, qui dérobent à nos yeux
tant de merveilles. Eux seuls, contemplant tranquillement notre âme, l'ont
mille fois surprise, et dans sa misère et dans sa grandeur, sans plus la
mépriser dans l'un de ces états, que l'admirer dans l'autre. Encore une fois,
voilà les seuls physiciens qui aient le droit de parler ici. Que nous diraient les
autres, et surtout les théologiens ? N'est-il pas ridicule de les entendre
décider sans pudeur sur un sujet qu'ils n'ont point été à portée de connaître,
dont ils ont été au contraire détournés par des études obscures, qui les ont
conduits à mille préjugés et, pour tout dire en un mot, au fanatisme, qui
ajoute encore à leur ignorance dans le mécanisme des corps.
\paragraph{17} Mais, quoique nous ayons choisi les meilleurs guides, nous
trouverons encore beaucoup d'épines et d'obstacles dans cette carrière.
\paragraph{18} L'homme est une machine si composée, qu'il est impossible
de s'en faire d'abord une idée claire, et conséquemment de la définir. C'est
pourquoi toutes les recherches que les plus grands Philosophes ont faites a
priori, c'est-à-dire en voulant se servir en quelque sorte des ailes de l'esprit,
ont été vaines. Ainsi ce n'est qu'a {\it posteriori,} ou en cherchant à démêler
l'âme comme au travers des organes du corps, qu'on peut, je ne dis pas dé-
couvrir avec évidence la nature même de l'homme, mais atteindre le plus
grand degré de probabilité possible sur ce sujet.
\paragraph{19} Prenons donc le bâton de l'expérience, et laissons là
l'histoire de toutes les vaines opinions des Philosophes. Être aveugle et croire
pouvoir se passer de ce bâton, c'est le comble de l'aveuglement. Qu'un
moderne a bien raison de dire qu'il n 'y a que la vanité seule, qui ne tire pas
des causes secondes le même parti que des premières ! On peut et on doit
même admirer tous ces beaux génies dans leurs travaux les plus inutiles, les
Descartes, les Malebranche, les Leibniz, les Wolf, etc., mais quel fruit, je vous
prie, a-t-on retiré de leurs profondes méditations et de tous leurs ouvrages ?
Commençons donc et voyons, non ce qu'on a pensé, mais ce qu'il faut penser
pour le repos de la vie.
\paragraph{20} Autant de tempéraments, autant d'esprits, de caractères et
de m\oe urs différentes. Galien même a connu cette vérité, que Descartes, et
non Hippocrate, comme le dit l'auteur de l'Histoire de l'Ame, a poussée loin,
jusqu'à dire que la médecine seule pouvait changer les esprits et les moeurs
avec le corps. Il est vrai que la mélancolie, la bile, le flegme, le sang, etc.,
suivant la nature, l'abondance et la diverse combinaison de ces humeurs, de
chaque homme font un homme différent.
\paragraph{21} Dans les maladies, tantôt l'âme s'éclipse et ne montre
aucun signe d'elle-même ; tantôt on dirait qu'elle est double, tant la fureur la
transporte; tantôt l'imbécillité se dissipe, et la convalescence d'un sot fait un
homme d'esprit. Tantôt le plus beau génie, devenu stupide, ne se reconnaît
plus. Adieu toutes ces belles connaissances acquises à si grands frais et avec
tant de peine !
\paragraph{22} Ici c'est un paralytique qui demande si sa jambe est dans
son lit, là c'est un soldat qui croit avoir le bras qu'on lui a coupé. La mémoire
de ses anciennes sensations et du lieu où son âme les rapportait; fait son
illusion et son espèce de délire. Il suffit de lui parler de cette partie qui lui
manque, pour lui en rappeler et faire sentir tous les mouvements; ce qui se
fait avec je ne sais quel déplaisir d'imagination qu'on ne peut exprimer.
\paragraph{23} Celui-ci pleure, comme un enfant, aux approches de la
mort, que celui-là badine. Que fallait-il à Canus Julius, à Sénèque, à Pétrone,
pour changer leur intrépidité en pusillanimité ou en poltronnerie ? Une
obstruction dans la rate, dans le foie, un embarras dans la veine porte.
Pourquoi ? Parce que l'imagination se bouche avec les viscères, et de là
naissent tous ces singuliers phénomènes de l'affection hystérique et
hypocondriaque.
\paragraph{24} Que dirais-je de nouveau sur ceux qui s'imaginent être
transformés en {\it loups-garous,} en {\it coqs,} en {\it vampires,} qui croient
que les morts les sucent ? Pourquoi m'arrêterais-je à ceux qui voient leur nez
ou autres membres de verre, et à qui il faut conseiller de coucher sur la paille
de peur qu'ils ne se cassent ; afin qu'ils en retrouvent l'usage et la véritable
chair, lorsque mettant le feu, à la paille, on leur fait craindre d'être brûlés :
frayeur qui a quelquefois guéri la paralysie ? Je dois légèrement passer sur
des choses connues de tout le monde.
\paragraph{25} Je ne serai donc pas plus long sur le détail des effets du
sommeil. Voyez ce soldat fatigué ! il ronfle dans la tranchée, au bruit de cent
pièces de canon! Son âme n'entend rien, son sommeil est une parfaite
apoplexie. Une bombe va l'écraser; il sentira peut-être moins ce coup qu'un
insecte qui se trouve sous le pied.
\paragraph{26} D'un autre côté, cet homme que la jalousie ; la haine,
l'avarice, ou l'ambition dévore, ne peut trouver aucun repos. Le lieu le plus
tranquille, les boissons les plus fraîches et les plus calmantes, tout est inutile
à qui n'a pas délivré son c\oe ur du tourment des passions.
\paragraph{27} L'âme et le corps s'endorment ensemble. A mesure que le
mouvement du sang se calme, un doux sentiment de paix et de tranquillité
se répand dans toute la machine ; l'âme se sent mollement s'appesantir avec
les paupières et s'affaisser avec les fibres du cerveau : elle devient ainsi peu à
peu comme paralytique, avec tous les muscles du corps. Ceux-ci ne peuvent
plus porter le poids de la tête ; celle-là ne peut plus soutenir le fardeau de la
pensée ; elle est dans le sommeil comme n'étant point.
\paragraph{28} La circulation se fait-elle avec trop de vitesse ? l'âme ne
peut dormir. L'âme est-elle trop agitée, le sang ne peut se calmer ; il galope
dans les veines avec un bruit qu'on entend : telles sont les deux causes
réciproques de l'insomnie. Une seule frayeur dans les songes fait battre le
c\oe ur à coups redoublés et nous arrache à la nécessité ou à la douceur du
repos, comme feraient une vive douleur ou des besoins urgents. Enfin
comme la seule cessation des fonctions de l'âme procure le Sommeil, il est,
même pendant la veille (qui n'est alors qu'une demi-veille), des sortes de
petits sommeils d'âme très fréquents, des {\it rêves à la Suisse,} qui prouvent
que l'âme n'attend pas toujours le corps pour dormir ; car si elle ne dort pas
tout à fait, de combien peu s'en faut-il 1 puisqu'il lui est impossible
d'assigner un seul objet auquel elle, ait prêté quelque attention, parmi cette
foule innombrable d'idées confuses, qui, comme autant de nuages,
remplissent, pour ainsi dire, l'atmosphère de notre cerveau.
\paragraph{29} L'opium a trop de rapport avec le sommeil qu'il procure,
pour ne pas le placer ici. Ce remède enivre, ainsi que le vin, le café, etc.,
chacun à. sa manière, et suivant sa dose. Il rend l'homme heureux dans un
état qui semblerait devoir être le tombeau du sentiment, comme il est
l'image de la mort. Quelle douce léthargie ! L'âme n'en voudrait jamais sortir.
Elle était en proie aux plus grandes douleurs; elle ne sent plus que le seul
plaisir de ne plus souffrir et de jouir de la plus charmante tranquillité.
L'opium change jusqu'à la volonté ; il force l'âme, qui voulait veiller et se
divertir, d'aller se mettre au lit malgré elle. Je passe sous silence l'histoire
des poisons.
\paragraph{30} C'est en fouettant l'imagination que le café, cet antidote du
vin, dissipe nos maux de tête et nos chagrins, sans nous en ménager, comme
cette liqueur, pour le lendemain.
\paragraph{31} Contemplons l'âme dans ses autres besoins.
\paragraph{32} Le corps humain est une machine qui monte elle-même ses
ressorts : vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent
ce que la fièvre excite. Sans eux l'âme languit, entre en fureur et meurt
abattue. C'est une bougie dont la lumière se ranime, au moment de
s'éteindre. Mais nourrissez le corps, versez dans ses tuyaux des sucs
vigoureux, des liqueurs fortes: alors l'âme, généreuse comme elles, s'arme
d'un fier courage, et le soldat que l'eau eût fait fuir, devenu féroce, court
gaiement à la mort au bruit des tambours. C'est ainsi que l'eau chaude agite
un sang que l'eau froide eût calmé.
\paragraph{33} Quelle puissance d'un repas ! La joie renaît dans un c\oe ur
triste, elle passe dans l'âme des convives qui l'expriment par d'aimables
chansons, où le Français excelle. Le mélancolique seul est accablé, et
l'homme d'étude n'y est plus propre.
\paragraph{34} La viande crue rend les animaux féroces et les hommes le
deviendraient par la même nourriture et cela est si vrai, que la nation
anglaise, qui ne mange pas la chair si cuite que nous, mais rouge et
sanglante, paraît participer de cette férocité plus ou moins grande, qui vient
en partie de tels aliments et d'autres causes, que l'éducation peut seule
rendre impuissantes. Cette férocité produit dans l'âme l'orgueil, la haine, le
mépris des autres nations, l'indocilité et autres sentiments qui dépravent le
caractère, comme des aliments grossiers font un esprit lourd, épais, dont la
paresse et l'indolence sont les attributs favoris.
\paragraph{35} M. Pope (8) a bien connu tout l'empire de la gourmandise,
lorsqu'il dit : << Le grave Catius parle toujours de vertu et croit que, qui
souffre les vicieux, est vicieux lui-même. Ces beaux sentiments durent
jusqu'à l'heure du dîner ; alors il préfère un scélérat, qui a une table délicate,
à un saint frugal.
\paragraph{36} Considérez, dit-il ailleurs, le même homme en santé ou en
maladie, possédant une belle charge ou l'ayant perdue j vous le verrez chérir
la vie ou la détester, fou à la chasse, ivrogne dans une assemblée de
province, poli au bal, bon ami en ville, sans foi à la cour. >>
\paragraph{37} Nous avons eu en Suisse un Baillif, nommé M. Steiger de
Wittighofen ; il était à jeun le plus intègre et même le plus indulgent des
juges ; mais malheur au misérable qui se trouvait sur la sellette, lorsqu'il
avait fait un grand dîner ! Il était homme à faire pendre l'innocent comme le
coupable.
\paragraph{38} Nous pensons, et même nous ne sommes honnêtes gens,
que comme nous sommes gais ou braves; tout dépend de la manière dont
notre machine est montée. On dirait en certains moments que l'âme habite
dans l'estomac, et que Van Helmont, en mettant son siège dans le pylore, ne
se serait trompé qu'en prenant la partie pour le tout.
\paragraph{39} À quels excès la faim cruelle peut nous porter ! Plus de
respect pour les entrailles auxquelles on doit, ou on a donné la vie j on les
déchire à belles dents, on s'en fait d'horribles festins; et dans la fureur, dont
on est transporté, le plus faible est toujours la proie du plus fort.
\paragraph{40} La grossesse, cette émule désirée des pâles couleurs, ne se
contente pas d'amener le plus souvent à sa suite les goûts dépravés qui
accompagnent des goûts dépravés qui accompagnent ces deux états ; elle a
quelquefois fait exécuter à l'âme les plus affreux complots : effets d'une
manie subite qui étouffe jusqu'à la Loi naturelle. C'est ainsi que le cerveau,
cette matrice de l'esprit, se pervertit à sa manière avec celle du corps.
\paragraph{41} Quelle autre fureur d'homme ou de femme dans ceux que
la continence et la santé poursuivent ! C'est peu pour cette fille timide et
modeste d'avoir perdu toute honte et toute pudeur ; elle ne regarde plus
l'inceste que comme une femme galante regarde l'adultère. Si les besoins ne
trouvent pas de prompts soulagements, ils ne se borneront pas aux simples
accidents d'une passion utérine, à la manie etc. ; cette malheureuse mourra
d'un mal dont il y a tant de médecins.
\paragraph{42} Il ne faut que des yeux pour voir l’influence nécessaire de
l’âge sur la raison. L’âme suit les progrès du corps, comme ceux de
l’éducation. Dans le beau sexe, l’âme suit encore la délicatesse du
tempérament : de là cette tendresse, cette affection, ces sentiments vifs,
plutôt fondés sur la passion que sur la raison ; ces préjugés, ces
superstitions, dont la force peut à peine s’effacer, etc. L’homme au contraire,
dont le cerveau et les nerfs participent de la fermeté de tous les solides, a
l’esprit, ainsi que les traits du visage, plus nerveux : l'éducation, dont
manquent les femmes, ajoute encore de nouveaux degrés de force à son âme.
Avec de tels secours de la nature et de l'art, comment ne serait-il pas plus
reconnaissant, plus généreux, plus constant en amitié, plus ferme dans
l'adversité, etc. ? Mais, suivant à peu près la pensée de l'auteur des {\it
Lettres sur les Physionomies} : qui joint les grâces de l'esprit et du corps à
presque tous les sentiments du c\oe ur les plus tendres et les plus délicats, ne
doit point nous envier une double force, qui ne semble avoir été donnée à
l'homme, l'une, que pour se mieux pénétrer des attraits de la beauté, l'autre,
que pour mieux servir à ses plaisirs.
\paragraph{43} Il n'est pas plus nécessaire d'être aussi grand
physionomiste que cet auteur, pour deviner la qualité de l'esprit par la figure
ou la forme des traits, lorsqu'ils sont marqués jusqu'à un certain point, qu'il
ne l'est d'être grand médecin, pour connaître un mal accompagné de tous ses
symptômes évidents. Examinez les portraits de Locke, de Steele, de
Boerhaave, de Maupertuis, etc., vous ne serez point surpris de leur trouver
des physionomies fortes, des yeux d'aigle. Parcourez-en une infinité d'autres,
vous distinguerez toujours le beau du grand génie, et même souvent
l'honnête homme du fripon. On a remarqué, par exemple, qu'un poète
célèbre réunit (dans son portrait) l’air d’un filou avec le feu de Prométhée.
\paragraph{44} L'histoire nous offre un mémorable exemple de la
puissance de l'air. Le fameux duc de Guise était si fort convaincu qu'Henri III,
qui l'avait eu tant de fois en son pouvoir, n'oserait jamais l'assassiner, qu'il
partit pour Blois. Le chancelier Chivemy, apprenant son départ, s'écria : {\it
voila un homme perdu}. Lorsque sa fatale prédiction fut justifiée par
l'événement, on lui en demanda la raison. {\it Il y a vingt ans, dit-il, que je
connais le Roi; il est naturellement bon et même faible, mais j'ai observé
qu'un rien l'impatiente et le met en fureur, lorsqu'il fait froid.}
\paragraph{45} Tel peuple a l'esprit lourd et stupide, tel autre l'a vif, léger,
pénétrant. D'où cela vient-il, si ce n'est en partie, et de la nourriture qu'il
prend, et de la semence de ses pères\footnote{L'Histoire des Animaux et des
Hommes prouve l'empire de la semence des pères sur l'esprit et le corps des
enfants.} , et de ce chaos de divers éléments qui nagent dans l'immensité de
l'air ? L'esprit a, comme le corps, ses maladies épidémiques et son scorbut.
\paragraph{46} Tel est l'empire du climat, qu'un homme qui en change, se
ressent malgré lui de ce changement. C'est une plante ambulante qui s'est
elle même transplantée ; si le climat n'est plus le même, il est juste qu’elle
dégénère ou s’améliore.
\paragraph{47} On prend tout encore de ceux avec qui l’on vit, leurs gestes,
leurs accents, etc., comme la paupière se baisse à la menace d’un coup dont
on est prévenu, ou par la même raison que le corps du spectateur imite
machinalement, et malgré lui, tous les mouvements d’un bon pantomime.
\paragraph{48} Ce que je viens de dire prouve que la meilleure compagnie
pour un homme d’esprit est la sienne, s’il n’en trouve une semblable. L’esprit
se rouille avec ceux qui n’en ont point, faute d’être exercé : à la paume, on
renvoie mal la balle à qui la sert mal. J’aimerai mieux un homme intelligent,
qui n’aurait eu aucune éducation, que s’il en eût une mauvaise, pourvu qu’il
fût encore assez jeune. Un esprit mal conduit est un acteur que la province a
gâté.
\paragraph{49} Les divers états de l’âme sont donc toujours corrélatifs à
ces deux corps. Mais pour mieux démontrer toute cette dépendance et ses
causes, servons nous ici de l’Anatomie comparée ; ouvrons les entrailles de
l’homme et des animaux. Le moyen de connaître la nature humaine, si l’on
n’est éclairé par un juste parallèle de la structure des uns et des autres !
\paragraph{50} En général, la forme et la composition du cerveau des
quadrupèdes est à peu près la même que dans l'homme. Même figure, même
disposition partout, avec cette différence essentielle, que l'homme est, de
tous les animaux, celui qui a le plus de cerveau, et le cerveau le plus tor-
tueux, en raison de la masse de son corps: ensuite le singe, le castor,
l'éléphant, le chien, le renard, le chat, etc., voilà les animaux qui ressemblent
le plus à l'homme ; car on remarque aussi chez eux la même analogie
graduée, par rapport au corps calleux, dans lequel Lancisi avait établi le
siège de l'âme, avant feu M. de la Peyronie, qui cependant a illustré cette
opinion par une foule d'expériences.
\paragraph{51} Après tous les quadrupèdes, ce sont les oiseaux qui ont le
plus de cerveau. Les poissons ont la tête grosse, mais elle est vide de sens,
comme celle de bien des hommes. Ils n'ont point de corps calleux et fort peu
de cerveau, lequel manque aux insectes.
\paragraph{52} Je ne me répandrai point en un plus long détail des variétés
de la Nature, ni en conjectures, car les unes et les autres sont infinies,
comme on en peut juger en lisant les seuls Traités de Willis {\it de Cerebro}
et {\it de Anima Brutorum.}
\paragraph{53} Je conclurai seulement ce qui s'ensuit clairement des ces
incontestables observations : 1° que plus les animaux sont farouches,
moins ils ont de cerveau ; 2° que ce viscère semble s'agrandir en
quelque sorte, à proportion de leur docilité ; 3° qu'il y a ici une singulière
condition imposée éternellement par la Nature, qui est que plus on gagnera
du côté de l'esprit, plus on perdra du côté de l'instinct. Lequel l'emporte de la
perte ou du gain ?
\paragraph{54} Ne croyez pas au reste que je veuille prétendre par là que
le seul volume du cerveau suffise pour faire juger du degré de docilité des
animaux ; il faut que la qualité réponde encore à la quantité, et que les
solides et les fluides soient dans cet équilibre convenable qui fait la santé.
\paragraph{55} Si l'imbécile ne manque pas de cerveau, comme on le
remarque ordinairement, ce viscère péchera par une mauvaise consistance,
par trop de mollesse, par exemple. Il en est de même des fous ; les vices de
leur cerveau ne se dérobent pas toujours à nos recherches ; mais si les
causes de l'imbécillité, de la folie, etc., ne sont pas sensibles, où aller
chercher celles de la variété de tous les esprits ? Elles échappent aux yeux
des Lynx et des Argus. {\it Un rien, une petite fibre, quelque chose que la
plus subtile anatomie ne peut découvrir}, eût fait deux sots d'Erasme et de
Fontenelle, qui le remarque lui-même dans un de ses meilleurs {\it
Dialogues.}
\paragraph{56} Outre la mollesse de la moelle du cerveau dans les enfants,
dans les petits chiens et dans les oiseaux, Willis a remarqué que les corps
cannelés sont effacés et comme décolorés dans tous ces animaux, et que
leurs stries sont aussi imparfaitement formées que dans les paralytiques. Il
ajoute, ce qui est vrai, que l'homme a la protubérance annulaire fort grosse ;
et ensuite, toujours diminutivement par degrés, le singe et les autres ani-
maux nommés ci-devant, tandis que le veau, le boeuf, le loup, la brebis, le
cochon, etc., qui ont cette partie d'un très petit volume, ont les {\it Nates} et
{\it Testes} fort gros.
\paragraph{57} On a beau être discret et réservé sur les conséquences
qu'on peut tirer de ces observations et de tant d'autres sur l'espèce
d'inconstance des vaisseaux et des nerfs, etc. : tant de variétés ne peuvent
être des jeux gratuits de la Nature. Elles prouvent du moins la nécessité
d'une bonne et abondante organisation, puisque, dans tout le règne animal,
l'âme se raffermissant avec le corps acquiert de la sagacité, à mesure qu'il
prend des forces.
\paragraph{58} Arrêtons-nous à contempler la différente docilité des
animaux. Sans doute, l'analogie la mieux entendue conduit l'esprit à croire
que les causes dont nous avons fait mention, produisent toute la diversité
qui se trouve entre eux et nous, quoiqu'il faille avouer que notre faible
entendement, borné aux observations les plus grossières, ne puisse voir les
liens qui règnent entre la cause et les effets. C'est une espèce {\it d'harmonie}
que les Philosophes ne connaîtront jamais.
\paragraph{59} Parmi les animaux, les uns apprennent à parler et à
chanter; ils retiennent des airs et prennent tous les tons aussi exactement
qu'un musicien. Les autres, qui montrent cependant plus d'esprit, tels que le
singe, n'en peuvent venir à bout. Pourquoi cela, si ce n'est par un vice des
organes de la parole ?
\paragraph{60} Mais ce vice est-il tellement de conformation qu'on n'y
puisse apporter aucun remède ? En un mot, serait-il absolument impossible
d'apprendre une langue à cet animal ? Je ne le crois pas.
\paragraph{61} Je prendrais le grand singe préférablement à tout autre,
jusqu'à ce que le hasard nous eût fait découvrir quelque autre espèce plus
semblable à la nôtre, car rien ne répugne qu'il y en ait dans des régions qui
nous sont inconnues. Cet animal nous ressemble si fort, que les naturalistes
l'ont appelé {\it homme sauvage}, ou {\it homme des bois.} Je le prendrais
aux mêmes conditions, des écoliers d'Amman, c'est-à-dire que je voudrais
qu'il ne fût ni trop jeune ni trop vieux, car ceux qu'on nous apporte en
Europe sont communément trop âgés. Je choisirais celui qui aurait la
physionomie la plus spirituelle, et qui tiendrait le mieux dans mille petites
opérations ce qu'elle m'aurait promis. Enfin, ne me trouvant pas digne d'être
son gouverneur, je le mettrais à l'école de l'excellent maître que je viens de
nommer, ou d'un autre aussi habile, s'il en est.
\paragraph{62} Vous savez par le livre d'Amman, et par tous ceux
footnote{\L'Auteur de l'Histoire naturelle de l'Ame, etc.} qui ont traduit sa
méthode, tous les prodiges qu'il a su opérer sur les sourds de naissance,
dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-même, trouvé, des
oreilles, et en combien peu de temps enfin il leur a appris à entendre, parler,
lire et écrire. Je veux que les yeux d'un sourd voient plus clair et soient plus
intelligents que s'il ne l'était pas, par la raison que la perte d'un membre ou
d'un sens peut augmenter la force ou la pénétration d'un autre : mais le singe
voit et entend, il comprend ce qu'il entend et ce qu'il voit ; il conçoit si
parfaitement les signes qu'on lui fait, qu'à tout autre jeu, ou tout autre
exercice, je ne doute point qu'il ne l'emportât sur les disciples d'Amman.
Pourquoi donc l'éducation des singes serait-elle impossible ? Pourquoi ne
pourrait-il enfin, à force de soins, imiter, à l'exemple des sourds, les
mouvements nécessaires pour prononcer ? Je n'ose décider si les organes de
la parole du singe ne peuvent, quoi qu'on fasse, rien articuler ; mais cette
impossibilité absolue me surprendrait, à cause de la grande analogie du
singe et de l'homme, et qu'il n'est point d'animal connu jusqu'à présent, dont
le dedans et le dehors lui ressemblent dune manière si frappante. M. Locke,
qui certainement n’a jamais été suspect d'incrédulité, n'a pas fait difficulté
de croire l'histoire, que le Chevalier Temple fait dans ses Mémoires, d'un
perroquet qui répondait à propos et avait appris, comme nous, à avoir une
espèce de conversation suivie. Je sais qu'on s'est moqué \footnote{L’auteur
de l’Hist. De l’Ame} de ce grand métaphysicien ; mais qui aurait annoncé à
l'Univers qu'il y a des générations qui se font sans \oe ufs et sans femmes
aurait-il trouvé beaucoup de partisans ?
Cependant M. Trembley en a découvert, qu’ils se font sans accouplement et
par la seule section. Amman n'eût-il pas aussi passé pour un fou s'il se fût
vanté, avant d'en faire 1'heureuse expérience, d'instruire, et en aussi peu de
temps, des écoliers tels que les siens ? Cependant ses succès ont étonné
l'Univers et, comme l'auteur de l'Histoire des polypes, il a passé de plein vol à
l'immortalité. Qui doit à son génie les miracles qu'il opère, l'emporte à mon
gré sur qui doit les siens au hasard. Qui a trouvé l'art d'embellir le plus beau
des règnes et de lui donner des perfections qu'il n'avait pas, doit être mis au-
dessus d'un faiseur oisif de systèmes frivoles, ou d’un auteur laborieux de
stériles découvertes. Celles d’Amman sont bien d’un autre prix ; il a tiré les
hommes de l’instinct auquel ils semblaient condamnés ; il leur a donné des
idées, de l’esprit, une âme en un grand mot, qu’ils n’eussent jamais eue. Quel
plus grand pouvoir !
\paragraph{63} Ne bornons point les ressources de la Nature ; elles sont
infinies, surtout aidées d’un grand Art.
La même mécanique qui bouche le canal d’Eustache dans les sourds, ne
pourrait-elle le déboucher dans les singes ? Une heureuse envie d’imiter la
prononciation du maître, ne pourrait-elle mettre en liberté les organes de la
parole dans les animaux, qui imitent tant d’autres signes avec tant d’adresse
et d’intelligence ? Non seulement je défie qu’on me cite une expérience
vraiment concluante, qui décide mon projet impossible, mais la similitude de
la structure et des opérations du singe est telle, que je ne doute presque
point, si on exerçait parfaitement cet animal, qu’on ne vînt à bout de lui
apprendre à prononcer, et par conséquent à savoir une langue. Alors ce ne
serait ni un homme sauvage, ni un homme manqué : ce serait un homme
parfait, un petit homme de ville, avec autant d’étoffe ou de muscle que nous-
mêmes, pour penser et profiter de son éducation.
\paragraph{64} Des animaux à l'homme, la transition n’est pas violente; les
vrais Philosophes en conviendront. Qu'était l'homme, avant l'invention des
mots et la connaissance des langues? Un animal de son espèce, qui avec
beaucoup moins d'instinct naturel que les autres, dont alors il ne se croyait
pas roi, n'était distingué du singe et des autres animaux que comme le singe
l'est lui-même, je veux dire par une physionomie qui annonçait plus de
discernement. Réduit à la seule {\it connaissance intuitive} des Leibniziens, il
ne voyait que des figures et des couleurs, sans pouvoir rien distinguer entre
elles ; vieux, comme jeune, enfant à tout âge, il bégayait ses sensations et ses
besoins, comme un chien affamé ou ennuyé du repos demande à manger ou
à se promener.
\paragraph{65} Les mots, les langues, les lois, les sciences, les beaux-arts
sont venus, et par eux enfin le diamant brut de notre esprit a été poli. On
adressé un homme comme un animal ; on est devenu auteur comme
portefaix. Un géomètre a appris à faire les démonstrations et les calculs les
plus difficiles, comme un singe à ôter ou mettre son petit chapeau et à
monter sur son chien docile. Tout s'est fait par des signes ; chaque espèce a
compris ce qu'elle a pu comprendre : et c'est de cette manière que les
hommes ont acquis {\it la connaissance symbolique,} ainsi nommée encore
par nos philosophes d’Allemagne.
\paragraph{66} Rien de si simple, comme on voit, que la mécanique de
notre éducation ! Tout se réduit à des sons ou a des mots, qui de la bouche
de l'un passent à l'oreille de l'autre dans le cerveau, qui reçoit en même
temps par les yeux la figure des corps dont ces mots sont les signes
arbitraires.
\paragraph{67} Mais qui a parlé le premier ? Qui a été le premier
précepteur du genre humain ! Qui a invente les moyens de mettre à profit la
docilité de notre organisation ? Je n'en sais rien ; le nom de ces heureux et
premiers génies a été perdu dans la nuit des temps. Mais l'art est le fils de la
Nature ; elle a dû longtemps le précéder.
\paragraph{68} On doit croire que les hommes les mieux organisés, ceux
pour qui la Nature aura épuisé les bienfaits, auront instruit les autres. Ils
n'auront pu entendre un bruit nouveau par exemple, éprouver de nouvelles
sensations, être frappés de tous ces beaux objets divers qui forment le
ravissant spectacle de la Nature, sans se trouver dans le cas de ce sourd de
Chartres dont le grand Fontenelle nous a le premier donné l'histoire, lorsqu'il
entendit pour la première fois à quarante ans le bruit étonnant des cloches.
\paragraph{69} De là serait-il absurde de croire que ces premiers mortels
essayèrent, à la manière de ce sourd, ou à celle des animaux et des muets
(autre espèce d'animaux), d'exprimer leurs nouveaux sentiments par des
mouvements dépendant de l'économie de leur imagination, et con-
séquemment ensuite par des sons spontanés propres à chaque animal,
expression naturelle de leur surprise, de leur joie, de leurs transports ou de
leurs besoins? Car, sans doute, ceux que la Nature a doués d'un sentiment
plus exquis ont eu aussi plus de facilité pour l'exprimer.
\paragraph{70} Voilà comme je conçois que les hommes ont employé leur
sentiment ou leur instinct pour avoir de l'esprit, et enfin leur esprit pour
avoir des connaissances. Voilà par quels moyens, autant que je peux les
saisir, on s'est rempli le cerveau des idées, pour la réception desquelles la
Nature l'avait formé. On s'est aidé l'un par l'autre, et les plus petits
commencements s'agrandissant peu à peu, toutes les choses de l'Univers ont
été aussi facilement distinguées qu'un cercle.
(a) \paragraph{71} Comme une corde de violon ou une touche de clavecin
frémit et rend un son, les cordes du cerveau, frappées par les rayons
sonores, ont été excitées à rendre ou à redire les mots qui les
touchaient. Mais comme telle est la construction de ce viscère, que dès
qu'une fois les yeux bien formés pour l'optique ont reçu la peinture des
objets, le cerveau ne peut pas ne pas voir leurs images et leurs
différences : de même lorsque les signes de ces différences ont été
marqués ou gravés dans le cerveau, l’âme en a nécessairement examiné
les rapports : examen qui lui était impossible, sans la découverte des
signes ou l’invention des langues. Dans ce temps, où l’Univers était
presque muet, l’âme était à l’égard de tous les objets, comme un
homme, qui, sans avoir aucune idée des proportions, regardait un
tableau ou une pièce de sculpture : il n’y pourrait rien distinguer ; ou
comme un petit enfant (car alors l’âme était dans son enfance) qui,
tenant dans sa main un petit nombre de brins de paille ou de bois, les
voit en général d’une vue vague et superficielle, sans pouvoir les
compter, ni pouvoir les distinguer. Mais qu’on mette une espèce de
pavillon, ou d’étendard à cette pièce de bois, par exemple, qu’on appelle
mât, qu’on en mette un autre à un autre pareil corps ; que le premier
venu se nombre par le signe 1 et le second par le signe ou chiffre 2 ;
alors cet enfant pourra les compter, et ainsi de suite il apprendra toute
l’arithmétique. Dès qu’une figure lui paraîtra égale à une autre par son
signe {\it numératif,} il conclura sans peine que ce sont deux corps, que
1 et 1 font 2, que 2 et 2 font 4\footnote{Il y a encore aujourd’hui des
peuples qui faute d’un plus grand nombre de signes, ne peuvent
compter que jusqu’à 20.}, etc.
\paragraph{72} C'est cette similitude réelle ou apparente des figures, qui
est la base fondamentale de toutes les vérités et de toutes nos connaissances,
parmi lesquelles il est évident que celles dont les signes sont moins simples
et moins sensibles, sont plus difficiles à apprendre que les autres, en ce
qu'elles demandent plus de génie, pour embrasser et combiner cette
immense quantité de mots, par lesquels les sciences dont je parle expriment
les vérités de leur ressort; tandis que les sciences, qui s'annoncent par des
chiffres, ou autres petits signes, s'apprennent facilement, et c'est sans doute
cette facilité qui a fait la fortune des calculs algébriques, plus encore que
leur évidence.
\paragraph{73} Tout ce savoir dont le vent enfle le ballon du cerveau de
nos pédants orgueilleux, n'est donc qu'un vaste amas de mots et de fig11res,
qui forment dans la tête toutes les traces, par lesquelles nous distinguons et
nous nous rappelons les objets. Toutes nos idées se réveillent, comme un
jardinier qui connaît les plantes se souvient de toutes leurs phases à leur
aspect. Ces mots et ces figures qui sont désignées par eux, sont tellement liés
ensemble dans le cerveau, qu'il est assez rare qu'on imagine une chose, sans
le nom, ou le signe qui lui est attaché.
\paragraph{74} Je me sers toujours du mot {\it imaginer,} parce que je
crois que tout s'imagine, et que toutes les parties de l'âme peuvent être
justement réduites à la seule imagination, qui les forme toutes ; et qu'ainsi le
jugement, le raisonnement, la mémoire ne sont que des parties de l'âme
nullement absolues, mais de véritables modifications de cette espèce de {\it
toile médullaire,} sur laquelle les objets peints dans l'oeil sont renvoyés
comme d'une lanterne magique.
\paragraph{75} Mais si tel est ce merveilleux et incompréhensible résultat
de l'organisation du cerveau, si tout se conçoit par l'imagination, si tout
s'explique par elle, pourquoi diviser le principe sensitif qui pense dans
l'homme ? N'est-ce pas une contradiction manifeste dans les partisans de la
simplicité de l'esprit ? Car une chose qu'on divise ne peut plus être sans
absurdité regardée comme indivisible. Voilà où conduit l'abus des langues et
l'usage de ces grands mots, {\it spiritualité, immatérialité,} etc., placés à tout
hasard, sans être entendus même par des gens d'esprit.
\paragraph{76} Rien de plus facile que de prouver un système fondé,
comme celui-ci, sur le sentiment intime et l'expérience propre de chaque
individu. L'imagination, ou cette partie fantastique du cerveau, dont la nature
nous est aussi inconnue que sa manière d'agir, est-elle naturellement petite
ou faible ? elle aura à peine la force de comparer l'analogie ou la
ressemblance de ses idées; elle ne pourra voir que ce qui sera vis-à-vis d'elle,
ou ce qui l'affectera le plus vivement, et encore de quelle manière ! Mais
toujours est-il vrai que l'imagination seule aperçoit que c'est elle qui se
représente tous les objets, avec les mots et les figures qui les caractérisent ;
et qu'ainsi c'est elle encore une fois qui est l'âme, puisqu'elle en fait tous les
rôles. Par elle, par son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend
des chairs vives et vermeilles ; par elle les sciences fleurissent, les arts
s'embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers p1eurent, le
marbre respire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C'est elle encore qui
ajoute à la tendresse d'un c\oe ur amoureux le piquant attrait de la volupté ;
elle la fait germer dans le cabinet du Philosophe et du pédant poudreux ; elle
forme enfin les savants comme les orateurs et les poètes. Sottement décriée
par les uns, vainement distinguée par les autres, qui tous l'ont mal connue,
elle ne marche pas seulement à la suite des grâces et des beaux-arts, elle ne
peint pas seulement la Nature, elle peut aussi la mesurer. Elle raisonne, juge,
pénètre, compare, approfondit. Pourrait-elle si bien sentir les beautés des
tableaux qui lui sont tracés, sans en découvrir les rapports ? Non ; comme
elle ne peut se replier sur les plaisirs des sens, sans en goûter toute la
perfection ou la volupté, elle ne peut réfléchir sur ce qu'elle a
mécaniquement conçu, sans être alors le jugement même.
\paragraph{77} Plus on exerce l'imagination, ou le maigre génie, plus il
prend pour ainsi dire, d'embonpoint ; plus il s'agrandit, devient nerveux,
robuste, vaste et capable de penser. La meilleure organisation a besoin de cet
exercice.
\paragraph{78} L'organisation est le premier mérite de l'homme ; (c'est en
vain que tous ; les auteurs de morale ne mettent point au rang des qualités
estimables celles qu'on tient de la Nature, mais seulement les talents qui
s'acquièrent à force de réflexions et d'industrie : car d'où nous vient. je vous
prie, l'habileté, la science et la vertu, si ce n'est d'une disposition qui nous
rend propres à devenir habiles, savants et vertueux ? Et d'où nous vient
encore cette disposition, si ce n'est de la Nature? Nous n'avons de qualités
estimables que par elle ; nous lui devons tout ce que nous sommes. Pourquoi
donc n'estimerais-je pas autant ceux qui ont des qua1ités naturelles, que
ceux qui brillent par des vertus acquises et comme d'emprunt ? Quel que soit
le mérite, de quelque endroit qu'il naisse, il est digne d'estime ; il ne s'agit
que de savoir la mesurer. L'esprit, la beauté, les richesses, la noblesse,
quoique enfants du hasard, ont tous leur prix, comme l’adresse, le savoir, la
vertu, etc. Ceux que la Nature a comblés de ces dons les plus précieux,
doivent plaindre ceux à qui ils ont été refusés ; mais ils peuvent sentir leur
supériorité sans orgueil et en connaisseurs. Une belle femme serait aussi
ridicule de se trouver laide, qu’un homme d'esprit de se croire un sot. Une
modestie outrée (défaut rare à la vérité) est une sorte d'ingratitude envers la
Nature. Une honnête fierté au contraire est la marque d'une âme belle et
grande, que décèlent des traits mâles, moulés comme par le sentiment.
\paragraph{79} Si I’organisation est un mérite, et le premier mérite, et la
source de tous les autres, l'instruction est le second. Le cerveau le mieux
construit, sans elle, le serait en pure perte ; comme sans l’usage du monde,
l'homme le mieux fait ne serait qu'un paysan grossier. Mais aussi quel serait
le fruit de la plus excellente école, sans une matrice parfaitement ouverte à
l'entrée, ou à la conception des idée ? Il est aussi impossible de donner une
seule idée à un homme, privé de tous les sens, que de faire un enfant à une
femme, à laquelle la Nature aurait poussé la distraction jusqu’à oublier da
faire une vulve, comme je l'ai vu dans une qui n'avait ni fente, ni vagin, ni
matrice, et qui pour cette raison fut démariée après dix ans de mariage.
\paragraph{80} Mais si le cerveau est à la fois bien organisé et bien
instruit, c'est une terre féconde parfaitement ensemencée, qui produit le
centuple de ce qu'elle a reçu, ou (pour quitter le style figuré souvent
nécessaire, pour mieux exprimer ce qu'on sent et donner des grâces à la
vérité même) l'imagination élevée par l'art à la belle et rare dignité de génie,
saisit exactement tous les rapports des idées qu'elle a conçues, embrasse
avec facilité une foule étonnante d'objets, pour en tirer enfin une longue
chaîne de conséquences, lesquelles ne sont encore que de nouveaux
rapports, enfantés par la comparaison des premiers, auxquels l'âme trouve
une parfaite ressemblance.- Telle est, selon moi, la génération de l'esprit. Je
dis {\it trouve,} comme j'ai donné ci-devant l'épithète {\it d'apparente,} à la
similitude des objets : non que je pense que nos sens soient toujours
trompeurs, comme l'a prétendu le P. Malebranche, ou que nos yeux natu-
rellement un peu ivres ne voient pas les objets, tels qu'ils sont en eux-
mêmes, quoique les microscopes nous le prouvent tous les jours, mais pour
n'avoir aucune dispute avec les Pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle s'est
distingué.
\paragraph{81} Je dis de la vérité en général ce que M. de Fontenelle dit de
certaines en particulier, qu'il faut la sacrifier aux agréments de la société. Il
est de la douceur de mon caractère, d'obvier à toute dispute, lorsqu'il ne
s'agit pas d'aiguiser la conversation. Les cartésiens viendraient ici vainement
à la charge avec leurs {\it idées innées}, je ne me donnerais certainement pas
le quart de la peine qu'a prise M. Locke pour attaquer de telles chimères.
Quelle utilité en effet de faire un gros livre, pour prouver une doctrine qui
était érigée en axiome, il y a trois mille ans ?
\paragraph{82} Suivant les principes que nous avons posés, et que nous
croyons vrais, celui qui a le plus d'imagination doit être regardé, comme
ayant le plus d'esprit, ou de génie, car tous ces mots sont synonymes ; et
encore une fois, c'est par un abus honteux qu'on croit dire des choses
différentes, lorsqu'on ne dit que différents mots ou différents sons, auxquels
on n'a attaché aucune idée ou distinction réelle.
\paragraph{83} La plus belle, la plus grande, ou la plus forte imagination,
est donc la plus propre aux sciences, comme aux arts. Je ne décide point s'il
faut plus d'esprit pour exceller dans l'art des Aristote, ou des Descartes, que
dans celui des Euripide, ou des Sophocle; et si la Nature s'est mise en plus
grands frais, pour faire Newton, que pour former Corneille, ce dont je doute
fort; mais il est certain que c'est la seule imagination diversement appliquée,
qui a fait leur différent triomphe et leur gloire immortelle.
\paragraph{84} Si quelqu'un passe pour avoir peu de jugement avec
beaucoup d'imagination, cela veut dire que l’imagination trop abandonnée à
elle-même, presque toujours occupée à se regarder dans le miroir de ses
sensations, n’a pas assez contracté l’habitude de les examiner elles-mêmes
avec attention ; plus profondément pénétrée des traces, ou des images, que
de leur vérité ou de leur ressemblance.
\paragraph{85} Il est vrai que telle est la vivacité des ressorts de
l’imagination, que si l’attention, cette clé ou mère des sciences, ne s’en mêle,
il ne lui est guère permis que de parcourir ou d’effleurer les objets.
\paragraph{86} Voyez cet oiseau sur la branche, il semble toujours prêt à
s’envoler ; l’imagination est de même. Toujours emportée par le tourbillon
du sang et des esprits ; une onde fait une trace, effacée par celle qui suit ;
l’âme court après, souvent en vain, il faut qu’elle s’attende à regretter ce
qu’elle n’a pas assez vite fixé : et c’est ainsi que l’imagination, véritable
image du temps, se détruit et se renouvelle sans cesse.
\paragraph{87} Tel est le chaos et la succession continuelle et rapide de
nos idées ; elles se chassent, comme un flot pousse l’autre, de sorte que si
l’imagination n’emploie, pour ainsi dire, une partie de ses muscles, pour être
comme en équilibre sur les cordes du cerveau, pour se soutenir quelque
temps sur un objet qui va fuir, et s’empêcher de tomber sur un autre, qu'il
n'est pas encore temps de contempler, jamais elle ne sera digne du beau nom
de jugement. Elle exprimera vivement ce qu’elle aura senti de même ; elle
formera les orateurs, les musiciens, les peintres, les poètes, et jamais un seul
Philosophe. Au contraire, si dès l'enfance. on accoutume l'imagination à se
brider elle-même, à ne point se laisser emporter à sa propre impétuosité qui
ne fait que de brillants Enthousiastes, à arrêter, contenir ses idées, à les
retourner dans tous les sens, pour voir toutes les faces d'un objet : alors
l'imagination prompte à juger, embrassera par le raisonnement la plus
grande sphère d'objets, et sa vivacité, toujours de si bon augure dans les
enfants, et qu'il ne s'agit que de régler par l'étude et l'exercice, ne sera plus
qu'une pénétration clairvoyante, sans laquelle on fait peu de progrès dans les
sciences.
\paragraph{88} Tels sont les simples fondements sur lesquels a été bâti
l'édifice de la logique. La Nature les avait jetés pour tout le genre humain,
mais les uns en ont profité, les autres en ont abusé.
\paragraph{89} Malgré toutes ces prérogatives de l'homme sur les animaux,
c'est lui faire honneur que de le ranger dans la même classe. Il est vrai que
jusqu' à un certain âge, il est plus animal qu'eux, parce qu'il apporte moins
d'instinct en naissant.
\paragraph{90} Quel est l'animal qui mourrait de faim au milieu d'une
rivière de lait ? L'homme seul. Semblable à ce vieux enfant dont un moderne
parle d'après Amobe, il ne connaît ni les aliments qui lui sont propres, ni
l'eau qui peut le noyer, ni le feu qui peut le réduire en poudre. Faites briller
pour la première fois la lumière d'une bougie aux yeux d'un enfant, il y
portera machinalement le doigt comme pour savoir quel est le nouveau
phénomène qu'il aperçoit ; c'est à ses dépens qu'il connaîtra le danger, mais
il n'y sera pas repris.
\paragraph{91} Mettez-le encore avec un animal sur le bord d'un précipice :
lui seul y tombera; il se noie, où l'autre se sauve à la nage. A quatorze, ou
quinze ans, il entrevoit à peine les grands plaisirs qui l'attendent dans la
reproduction de son espèce; déjà adolescent, il ne sait pas trop comment s'y
prendre dans un jeu, que la Nature apprend si vite aux animaux : il se cache,
comme s'il était honteux d'avoir du plaisir et d'être fait pour être heureux,
tandis que les animaux se font gloire d'être cyniques. Sans éducation, ils sont
sans préjugés. Mais voyons ce chien et cet enfant qui ont tous deux perdu
leur maître dans un grand chemin: l'enfant pleure, il ne sait à quel saint se
vouer; le chien, mieux servi par son odorat, que l'autre par sa raison, l'aura
bientôt trouvé.
\paragraph{92} La Nature nous avait donc faits pour être au-dessous des
animaux, ou du moins pour faire par là même mieux éclater les prodiges de
l'éducation, qui seule nous tire du niveau et nous élève enfin au-dessus
d'eux. Mais accordera-t-on la même distinction aux sourds, aux aveugles-nés,
aux imbéciles, aux fous, aux hommes sauvages, ou qui ont été élevés dans les
bois avec les bêtes ; à ceux dont l'affection hypocondriaque a perdu
l'imagination, enfin à toutes ces bêtes à figure humaine, qui ne montrent que
l'instinct le plus grossier ? Non, tous ces hommes de corps, et non d'esprit,
ne méritent pas une classe particulière.
\paragraph{93} Nous n'avons pas dessein de nous dissimuler les
objections qu'on peut faire en faveur de la distinction primitive de l'homme
et des animaux, contre notre sentiment. Il y a, dit-on, dans l'homme une Loi
naturelle, une connaissance du bien et du mal, qui n'a pas été gravée dans le
c\oe ur des animaux.
\paragraph{94} Mais cette objection, ou plutôt cette assertion, est-elle
fondée sur l'expérience, sans laquelle un Philosophe peut tout rejeter ? En
avons-nous quelqu'une qui nous convainque que l'homme seul a été éclairé
d'un rayon refusé à tous les autres animaux ? S'il n'y en a point, nous ne
pouvons pas plus connaître par elle ce qui se passe dans eux, et même dans
les hommes, que ne pas sentir ce qui affecte l'intérieur de notre être. Nous
savons que nous pensons et que nous ressentons des remords : un sentiment
intime ne nous force que trop d'en convenir ; mais pour juger des remords
d’autrui, ce sentiment qui est dans nous et insuffisant : c'est pourquoi il en
faut croire les autres hommes sur leur parole, ou sur les signes sensibles et
extérieurs que nous avons remarqués en nous-mêmes, lorsque nous éprou-
vions la même conscience et les mêmes tourments.
\paragraph{95} Mais pour décider si les animaux qui ne parlent point ont
reçu la Loi naturelle, il faut s'en rapporter conséquemment à ces signes dont
je viens de parler, supposé qu'ils existent. Les faits semblent le prouver. Le
chien qui a mordu son maître qui l'agaçait, a paru s'en repentir le moment
suivant ; on l'a vu triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer coupable par
un air rampant et humilié. L'Histoire nous offre un exemple célèbre d'un lion
qui ne voulut pas déchirer un homme abandonné à sa fureur, parce qu'il le
reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il serait à souhaiter que l'homme même
montrât toujours la même reconnaissance pour les bienfaits, et le même
respect pour l'humanité ! On n'aurait plus à craindre les ingrats, ni ces
guerres qui sont le fléau du genre humain et les vrais bourreaux de la Loi
naturelle.
\paragraph{96} Mais un être à qui la Nature a donné un instinct si précoce,
si éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère, autant que s'étend et lui
permet la sphère de son activité ; un être qui s'attache par les bienfaits, qui
se détache par les mauvais traitements et va essayer un meilleur maître ; un
être d'une structure semblable à la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a
les mêmes passions, les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins
vifs, suivant l'empire de l'imagination et la délicatesse des nerfs; un tel être
enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il
connaît le bien et le mal, en un mot a conscience de ce qu'il fait ? Son âme
qui marque comme la nôtre les mêmes joies, les mêmes mortifications, les
mêmes déconcertements, serait-elle sans aucune répugnance à la vue de son
semblable déchiré, ou après l'avoir lui-même impitoyablement mis en
pièces ? Cela posé, le don précieux dont il s'agit, n'aurait point été refusé aux
animaux, car puisqu'ils nous offrent des signes évidents de leur repentir,
comme de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que des êtres, des
machines presque aussi parfaites que nous, soient comme nous faites pour
penser et pour sentir la Nature ?
\paragraph{97} Qu'on ne m'objecte point que les animaux sont pour la
plupart des êtres féroces, qui ne sont pas capables de sentir les maux qu'ils
font ; car tous les hommes distinguent-ils mieux les vices et les vertus ? Il est
dans notre espèce de la férocité, comme dans la leur. Les hommes qui sont
dans la barbare habitude d'enfreindre la Loi naturelle, n'en sont pas si
tourmentés que ceux qui la transgressent pour la première fois, et que la
force de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de même des animaux, comme
des hommes; les uns et les autres peuvent être plus ou moins féroces par
tempérament, et ils le deviennent encore plus avec ceux qui le sont. Mais un
animal doux, pacifique, qui vit avec d'autres animaux semblables et
d'aliments doux, sera ennemi du sang et du carnage ; il rougira
intérieurement de l'avoir versé, avec cette différence peut-être que, comme
chez eux tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la
vie, dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir
être si vifs que les nôtres, parce que nous ne sommes pas dans la même
nécessité qu'eux. La coutume émousse et peut-être étouffe les remords,
comme les plaisirs.
\paragraph{98} Mais je veux supposer pour un moment que je me trompe,
et qu'il n'est pas juste que presque tout l'Univers ait tort à ce sujet, tandis
que j'aurais seul raison ; j'accorde que les animaux, même les plus excellents,
ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont
aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a
fait, aucun sentiment de leurs propres vertus; que ce lion, par exemple, dont
j'ai parlé après tant d'autres, ne se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la
vie à cet homme qui fut livré à sa furie, dans un spectacle plus inhumain que
tous les lions, les tigres et les ours; tandis que nos compatriotes se battent,
Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent,
ou se tuent sans remords, parce qu'un prince paye leurs meurtres ; je
suppose enfin que la Loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux, quelles
en seront les conséquences ? L'homme n'est pas pétri d'un limon plus
précieux ; la Nature n'a employé qu'une seule et même pâte, dont elle a
seulement varié les levains. Si donc l'animal ne se repent pas d'avoir violé le
sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé, il
faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas : moyennant quoi
adieu la Loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle ! Tout
le règne animal en serait généralement dépourvu. Mais, réciproquement, si
l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours, lorsque la
santé le laisse jouir de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité,
de la vertu, de ceux qui ne sont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens
qu’il est facile de distinguer ce qui est vice ou vertu, par l’unique plaisir ou la
propre répugnance qui en sont comme les effets naturels, il ’ensuit que les
animaux formés de la même matière, à laquelle il n’a peut-être manqué
qu’un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent
participer aux mêmes prérogatives de l’animalité, et qu’ainsi il n’est point
d’âme, ou de substance sensitive, sans remords. La réflexion suivante va
fortifier celles-ci.
\paragraph{99} On ne peut détruire la Loi naturelle. L’empreinte en est si
forte dans tous le animaux, que je ne doute nullement que les plus sauvages
et les plus féroces n’aient quelques moments de repentir. Je crois que la fille
sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de son crime, s’il est
vrai qu’elle ait mangé sa soeur. Je pense la même chose de tous ceux qui
commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament de Gaston
d’Orléans qui ne pouvait s’empêcher de voler ; de certaine femme qui fut
sujette au même vice dans la grossesse, et dont ses enfants héritèrent ; de
celle qui dans le même état mangea son mari ; de cette autre qui égorgeait
les enfants, salait leurs corps, et en mangeait tous les jours comme du petit
salé; de cette fille de voleur anthropophage, qui le devint à 12 ans, quoique
ayant perdu père et mère à l’âge d’un an, elle eût été élevée par d’honnêtes
gens, pour ne rien dire de tant d’autres exemples dont nos observateurs sont
remplis, et qui prouvent tous qu’il est mille vices et vertus héréditaires, qui
passent des parents aux enfants, comme ceux de la nourrice à ceux qu’elle
allaite. Je dis donc et j ‘accorde que ces malheureux ne sentent pas pour la
plupart sur-le-champ l’énormité de leur action. La boulimie, par exemple, ou
la faim canine peut éteindre tout sentiment; c’est une manie d’estomac qu’on
est forcé de satisfaire. Mais revenues à elles-mêmes, et comme désenivrées,
quels remords pour ces femmes qui se rappellent le meurtre qu’elles ont
commis dans ce qu’elles avaient de plus cher quelle punition d’un mal
involontaire, auquel elles n’ont pu résister, dont elles n’ont eu aucune
conscience ! cependant ce n’est point assez apparemment pour les juges.
Parmi les femmes dont je parle, l’une fut rouée et brûlée, l’autre enterrée
vive. Je sens tout ce que demande l’intérêt de la société. Mais il serait sans
doute à souhaiter qu’il n’y eût pour juges que d’excellents médecins. Eux
seuls pourraient distinguer le criminel innocent du coupable. Si la raison est
esclave d’un sens dépravé ou en fureur, comment peut-elle le gouverner ?
\paragraph{100} Mais si le crime porte avec soi sa propre punition plus ou
moins cruelle ; si la plus longue et la plus barbare habitude ne peut tout à
fait arracher le repentir des cœurs les plus inhumains; s'ils sont déchirés par
la mémoire même de leurs actions, pourquoi effrayer l'imagination des
esprits faibles par un enfer, par des spectres et des précipices de feu, moins
réels encore que ceux de Pascal\footnote{ Dans un cercle, ou à table, il lui
fallait toujours un rempart de chaises, ou quelqu'un dans son voisinage du
côté gauche, pour l'empêcher de voir des abîmes épouvantables dans
lesquels il craignait quelquefois de tomber, quelque connaissance qu'il eût
de ces illusions. Quel effrayant effet de l'imagination, ou d'une singulière cir-
culation dans un lobe du cerveau ! Grand homme d'un côté, il était à moitié
fou de l'autre. La folie et la sagesse avaient chacune leur département ou leur
{\it lobe,} séparé par la {\it faux.} De quel côté tenait-il si fort à MM. de Port
Royal? J'ai lu ce fait dans un extrait du {\it Traité du vertige} de M. de La
Mettrie.} ? Qu'est-il besoin de recourir à des fables, comme un pape de bonne
foi l'a dit lui-même, pour tourmenter les malheureux mêmes qu'on fait périr,
parce qu'on ne les trouve pas assez punis par leur propre conscience, qui est
leur premier bourreau ? Ce n'est pas que je veuille dire que tous les criminels
soient injustement punis ; je prétends seulement que ceux dont la volonté
est dépravée et la conscience éteinte, le sont assez par leurs remords, quand
ils reviennent à eux-mêmes; remords, j'ose encore le dire, dont la Nature
aurait dû en ce cas, ce me semble, délivrer des mal heureux entraînés par
une fatale nécessité.
\paragraph{101} Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin qui ne
sentent pas la Nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se
faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de
réflexion, où la conscience vengeresse s'élève, dépose contre eux, et les
condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui
tourmente les hommes, est tourmenté par lui-même ; et les maux qu'il
sentira, seront la juste mesure de ceux qu'il aura faits.
\paragraph{102} D'un autre côté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à
sentir, à reconnaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la
vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce
seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni, quiconque
a le malheur de n'être pas né vertueux.
\paragraph{103} Nous n'avons pas originairement été faits pour être
savants ; c'est peut-être par une espèce d'abus de nos facultés organiques
que nous le sommes devenus, et cela à la charge de l'État, qui nourrit une
multitude de fainéants, que la vanité a décorés du nom de {\it Philosophes.}
La Nature nous a tous créés uniquement pour être heureux; oui tous, depuis
le ver qui rampe jusqu'à l'aigle qui se perd dans la nue. C'est pourquoi elle a
donné à tous les animaux quelque portion de la Loi naturelle elle, portion
plus ou moins exquise selon que le comportent les organes bien
conditionnés de chaque animal.
\paragraph{104} À présent, comment définirons-nous la Loi naturelle ?
C’est un sentiment, qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce
que nous ne voudrions pas qu’on nous le fît. Oserais-je ajouter à cette idée
commune qu’il me semble que ce sentiment n’est, qu’une espèce de crainte
ou de frayeur, aussi salutaire à l’espèce qu’à l’individu ; car peut-être ne
respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos
biens, notre honneur et nous-mêmes ; semblables à ces {\it Ixions du
Christianisme} qui n’aiment Dieu et n’embrassent tant de chimériques vertus
que parce qu’ils craignent l’enfer.
\paragraph{105} Vous voyez que la Loi naturelle n’est qu’un sentiment
intime qui appartient encore à l’imagination, comme tous les autres, parmi
lesquels on compte la pensée. Par conséquent, elle ne suppose évidemment
ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu’on ne veuille la
confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens.
\paragraph{106} Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui
soutiennent ces vérités, mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes.
\paragraph{107} Ce n’est pas que je révoque en doute l’existence d’un Être
suprême ; il me semble, au contraire, que le plus grand degré de probabilité
est pour elle; mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité
d’un cuite que toute autre, c’est une vérité théorique qui n’est guère d’usage
dans la pratique de sorte que, comme on peut dire d’après tant d’expériences
que la religion ne suppose pas l’exacte probité, les mêmes raisons autorisent,
penser que l’athéisme ne l’exclut pas.
\paragraph{108} Qui sait d’ailleurs si la raison de l’existence de l’homme
ne serait pas dans son existence même? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur
un point de la surface de la terre, sans qu’on puisse savoir ni comment, ni
pourquoi ; mais seulement qu’il doit vivre et mourir, semblable à ces
champignons qui paraissent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent
les, fossés et couvrent les murailles.
\paragraph{109} Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne sommes pas
faits pour en avoir la moindre idée ; il nous est absolument impossible de
remonter à l’origine des choses. Il est égal d’ailleurs pour notre repos que la
matière soit éternelle ou qu’elle ait été créée, qu’il y ait un Dieu ou qu’il n’y
en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu’il est impossible de
connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en
viendrions à bout !
\paragraph{110} Mais, dit-on, lisez tous les ouvrages des Fénelon, des
Nieuwentyt, des Abbadie, des Derham, des Raïs, etc., eh bien ! que
m’apprendront-ils ? ou plutôt que m’ont-ils appris ? ce ne sont que
d’ennuyeuses répétitions d’écrivains zélés, dont l’un n’ajoute à l’autre qu’un
verbiage, plus propre à fortifier qu’à saper les fondements de l’athéisme. Le
volume des preuves qu’on tire du spectacle de la nature ne leur donne pas
plus de force. La structure seule d’un doigt, d’une oreille, d’un oeil, une
observation de Malpighi (24), prouve tout, et sans doute beaucoup mieux que
Descartes et Malebranche, ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes et les
chrétiens mêmes devraient donc se contenter de faire observer que dans tout
le règne animal, les mêmes vues sont exécutées par une infinité de divers
moyens tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes
armes pourrait-on terrasser les athées ? Il est vrai que si ma raison ne me
trompe pas, l’homme et tout l’Univers semblent avoir été destinés à cette
unité de vues. Le soleil, l’air, l’eau, l’organisation, la forme des corps, tout est
arrangé dans l’\oe il comme dans un miroir qui présente fidèlement à
l’imagination les objets qui y sont peints, suivant les lois qu’exige cette
infinie variété de corps qui servent à la vision. Dans l’oreille nous trouvons
partout une diversité frappante, sans que cette diverse fabrique de l’homme,
des animaux, des oiseaux, des poissons, produise différents usages. Toutes
les oreilles sont si mathématiquement faites, qu’elles tendent également au
seul et même but, qui est d’entendre. Le hasard, demande le déiste, serait-il
donc assez grand géomètre, pour varier ainsi à son gré les ouvrages dont on
le suppose auteur, sans que tant de diversité pût l’empêcher d’atteindre la
même fin ? Il objecte encore ces parties évidemment contenues dans l’animal
pour de futurs usages : le papillon dans la chenille, l’homme dans le ver
spermatique, un polype entier dans chacune de ses parties, la valvule du trou
ovale, le poumon dans le foetus, les dents dans leurs alvéoles, les os dans les
fluides, qui s’en détachent et se durcissent d’une manière incompréhensible.
Et comme les partisans de ce système, loin de rien négliger pour le faire
valoir, ne se lassent jamais d’accumuler preuves sur preuves, ils veulent
profiter de tout, et de la faiblesse même de l’esprit en certains cas. Voyez,
disent-ils, les Spinoza, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, apôtres qui
font plus d’honneur que de tort au déisme ! la durée de la santé de ces
derniers a été la mesure de leur incrédulité, et il est rare en effet, ajoutent-ils,
qu’on n’abjure pas l’athéisme, dès que les passions se sont affaiblies avec le
corps qui en est l’instrument.
\paragraph{111} Voilà certainement tout ce qu’on peut dire de plus
favorable à l’existence d’un Dieu, quoique le dernier argument soit frivole, en
ce que ces con versions sont courtes, l’esprit reprenant presque toujours ses
anciennes opinions, et se conduisant en conséquence, dès qu’il a recouvré ou
plutôt retrouvé ses forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup
plus que n’en dit le médecin {\it Diderot} dans ses {\it Pensées
Philosophiques,} sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athée. Que
répondre en effet à un homme qui dit : << Nous ne connaissons point la
Nature : des causes cachées dans son sein pourraient avoir tout produit.
Voyez à votre tour le polype de Trembley ! ne contient-il pas en soi les causes
qui donnent lieu à sa régénération ? quelle absurdité y aurait-il donc à penser
qu’il est des causes physiques pour lesquelles tout a été fait, et auxquelles
toute la chaîne de ce vaste Univers est si nécessairement liée et assujettie,
que rien de ce qui arrive, ne pouvait pas ne pas arriver ; des causes dont
l’ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu, qui n’est
pas même un être de raison, suivant certains ? Ainsi détruire le hasard, ce
n’est pas prouver l’existence d’un Etre suprême, puisqu’il peut y avoir autre
chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je veux dire la Nature, dont l’étude par
conséquent ne peut faire que des incrédules, comme le prouve la façon de
penser de tous ses plus heureux scrutateurs. >>
\paragraph{112} Le {\it poids de l’Univers} n’ébranle donc pas un véritable
athée, loin de l’écraser; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d’un
Créateur, indices qu’on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos
semblables, ne sont évidents, quelque loin qu’on pousse cet argument, que
pour les antipyrrhoniens ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur
raison, pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles,
comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d’autres peut-être aussi
fortes et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes,
ils nous diront que les mêmes causes qui, dans les mains d’un chimiste et
par le hasard de divers mélanges, ont fait le premier miroir, dans celles de la
Nature ont fait l’eau pure, qui en sert à la simple bergère; que le mouvement
qui con serve le monde a pu le créer ; que chaque corps a pris la place que la
Nature lui a assignée; que l’air a dû entourer la terre, par la même raison que
le fer et les autres métaux sont l’ouvrage de ses entrailles; que le soleil est
une production aussi naturelle que celle de l’électricité; qu’il n’a pas plus été
fait pour échauffer la terre et tous ses habitants, qu’il brûle quelquefois, que
la pluie pour faire pousser les grains, qu’elle gâte souvent; que le miroir et
l’eau n’ont pas plus été faits pour qu’on pût s’y regarder, que tous les corps
polis qui ont la même propriété ; que l’œil est à la vérité une espèce de
trumeau dans lequel l’âme peut contempler l’image des objets, tels qu’ils lui
sont représentés par ces corps; mais qu’il n’est pas démontré que cet organe
ait été réelle ment fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans
l’orbite ; qu’enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy (28)
et tous les épicuriens anciens et modernes eussent raison, lorsqu’ils avancent
que l’oeil ne voit que parce qu’il se trouve organisé et placé comme il l’est ;
que posées une fois les mêmes règles de mouvement que suit la Nature dans
la génération et le développement des corps, il n’était pas possible que ce
merveilleux organe fût organisé et placé autrement.
\paragraph{113} Tel est le pour et le contre, et l’abrégé des grandes
raisons qui partageront éternellement les Philosophes. Je ne prends aucun
parti.
\paragraph{114} {\small Non nostrum inter vos tantas componere lites.}
\paragraph{115} C’est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi
franc pyrrhonien que moi, homme de beau coup de mérite et digne d’un
meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me
dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l’âme d’un Philosophe,
qui voit que rien n’est démontré avec assez de clarté pour forcer son
consentement, et même que les idées indicatives qui s’offrent d’un côté, sont
aussitôt détruites par celles qui se montrent de l’autre. Cependant, reprit-il,
l’Univers ne sera jamais heureux, à moins qu’il ne soit athée. Voici quelles
étaient les raisons de cet abominable homme. Si l’athéisme, disait-il, était
généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors
détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques, plus de
soldats de religion, soldats terribles ! la Nature infectée d’un poison sacré
reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels
tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu,
les seuls qu’on ne méprise point impunément et qui peuvent seuls nous
conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.
\paragraph{116} Telle est la Loi naturelle : quiconque en est rigide
observateur, est honnête homme et mérite la confiance de tout le genre
humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les
spécieux dehors d’une autre religion, est un fourbe ou un hypocrite dont je
me défie.
\paragraph{117} Après cela qu’un vain peuple pense différemment, qu’il
ose affirmer qu’il y va de la probité même à ne pas croire la révélation ; qu’il
faut en un mot une autre religion que celle de la Nature, quelle qu’elle soit !
quelle misère ! quelle pitié ! et la bonne opinion, que chacun nous donne de
celle qu’il a embrassée ! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire.
Qui dresse dans son c\oe ur des autels à la superstition, est né pour adorer des
idoles, et non pour sentir la vertu.
\paragraph{118} Mais puisque toutes les facultés de l’âme dé pendent
tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu’elles ne
sont visiblement que cette organisation même, voilà une machine bien
éclairée car enfin, quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle,
en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que
dans les animaux le plus parfaits le cerveau proportionnellement plus proche
du c\oe ur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée; que sais-je
enfin ? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate,
si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à fa matière
que la pensée, et en un mot toute la différence qu’on suppose ici.
L’organisation suffirait-elle donc à tout ? oui, encore une fois ; puisque la
pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont
ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois
elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?
\paragraph{119} L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point
d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui
pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés
auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir et se
conduire, en un mot, clans le physique et dans le moral qui en dépend.
\paragraph{120} Nous ne supposons rien ; ceux qui croiraient que toutes
les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences,
qui achèveront de les satisfaire.
\paragraph{121} 1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort,
d’autant plus longtemps que l’animal est plus froid et transpire moins. Les
tortues, les lézards, les serpents etc., en font foi.
\paragraph{122} 2. Les muscles séparés du corps se retirent, lorsqu’on les
pique.
\paragraph{123} 3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement
péristaltique ou vermiculaire.
\paragraph{124} 4. Une simple injection d’eau chaude ranime le c\oe ur et
les muscles, suivant Cowper (29).
\paragraph{125} 5. Le c\oe ur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore
mieux sur une table, ou une assiette chaude, se remue pendant une heure et
plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans
ressource ? il n’y a qu’à piquer le c\oe ur , et ce muscle creux bat encore.
Harvey (30) a fait la même observation sur les crapauds.
\paragraph{126} 6. Bacon de Verulam, dans son Traité Sylva Sylvarum, parle
d’un homme convaincu de trahison, qu’on ouvrit vivant, et dont le c\oe ur, jeté
dans l’eau chaude, sauta à plusieurs reprises, toujours moins haut, à la
distance perpendiculaire de 2 pieds.
\paragraph{127} 7. Prenez un petit poulet encore dans l’oeuf, arrachez-lui le
cœur ; vous observerez les mêmes phénomènes, avec à peu près les mêmes
circonstances. La seule chaleur de l’haleine ranime un animal prêt à périr
dans la machine pneumatique.
\paragraph{128} Les mêmes expériences que nous devons à Boyle et à
Stenon, se font dans les pigeons, dans les chiens, dans les lapins, dont les
morceaux de c\oe ur se remuent, comme les c\oe urs entiers. On voit le
même mouvement dans les pattes de taupe arrachées.
\paragraph{129} 8. La chenille, les vers, l’araignée, la mouche, l’anguille
offrent les mêmes choses à considérer ; et le mouvement des parties coupées
augmente dans l’eau chaude, à cause du feu qu’elle contient.
\paragraph{130} 9. Un soldat ivre emporta d’un coup de sabre la tête d’un
coq-d’Inde. Cet animal resta debout, ensuite il marcha, courut ; venant à
rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes en continuant de courir,
et tomba enfin. Étendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient
encore. Voilà ce que j’ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes
dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête.
\paragraph{131} 10. Les polypes font plus que de se mouvoir, après la
section ; ils se reproduisent dans huit jours en autant d’animaux qu’il y a de
parties coupées. J’en suis fâché pour le système des naturalistes sur la
génération, ou plutôt j’en suis bien aise ; car que cette découverte nous
apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les
expériences connues, et les plus décisives
\paragraph{132} Voilà beaucoup plus de faits qu’il n’en faut pour prouver
d’une manière incontestable que chaque petite fibre ou partie des corps
organisés se meut par un principe qui lui est propre, et dont l’action ne
dépend point des nerfs, comme les mouvements volontaires, puisque les
mouvements en question s’exercent, sans que les parties qui les manifestent
aient aucun commerce avec la circulation. Or si cette force se fait remarquer
jusque dans des morceaux de fibres, le c\oe ur, qui est un composé de fibres
singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L’histoire de Bacon
n’était pas nécessaire pour me le persuader. Il m’était facile d’en juger, et par
la parfaite analogie de la structure du c\oe ur de l’homme et des animaux, et
par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache pas
aux yeux que parce qu’il est étouffé, et enfin parce que tout est froid et
affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels
suppliciés, dont les corps sont encore chauds, on verrait dans leur c\oe ur les
mêmes mouvements, qu’on observe dans les muscles du visage des gens
décapités.
\paragraph{133} Tel est ce principe moteur des corps entiers, ou des
parties coupées en morceaux, qu’il produit des mouvements non déréglés,
comme on l’a cru, mais très réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds
et parfaits, que dans ceux qui sont froids et imparfaits. Il ne reste donc
aucune ressource à nos adversaires, si ce n’est de nier mille et mille faits que
chacun peut facilement vérifier.
\paragraph{134} Si on me demande à présent quel est le siège de cette
force innée de nos corps, je réponds qu’elle réside très clairement dans ce
que les anciens ont appelé {\it parenchyme,} c’est-à-dire dans la substance
propre des parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un
mot de l’organisation de tout le corps, et que par conséquent chaque partie
contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu’elles en
avaient.
\paragraph{135} Entrons dans quelque détail de ces ressorts de la machine
humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels et automatiques se
font par leur action. N’est-ce pas machinalement que le corps se retire,
frappé de terreur à l’aspect d’un précipice inattendu ? que les paupières se
baissent à la menace d’un coup, comme on l’a dit ? que la pupille s’étrécit au
grand jour pour conserver la rétine, et s’élargit pour voir les objets dans
l’obscurité ? n’est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment
en hiver, pour que le froid ne pénètre pas l’intérieur des vaisseaux ? que
l’estomac se soulève, irrité par le poison, par une certaine quantité d’opium,
par tous les émétiques, etc. ? que le c\oe ur, les artères, les muscles se
contractent pendant le sommeil, comme pendant la veille ? que le poumon
fait l’office d’un soufflet continuellement exercé ? n’est-ce pas
machinalement qu’agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum, etc. ?
que le c\oe ur a une contraction plus forte que tout autre muscle ? que les
muscles érecteurs font dresser la verge dans l’homme comme dans les
animaux qui s’en battent le ventre, et même dans l’enfant, capable d’érection,
pour peu que cette partie soit irritée ? Ce qui prouve, pour le dire en passant,
qu’il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui
produit des effets qu’on n’a point encore bien expliqués, malgré toutes les
lumières de l’anatomie.
\paragraph{136} Je ne m’étendrai pas davantage sur tous ces petits
ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus
subtil et plus merveilleux, qui les anime tous; il est la source de tous nos
sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos
pensées: car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour
marcher. Je veux parler de ce principe incitant et impétueux qu’Hippocrate
appelle $\varepsilon\nu o\rho\mu\omega\nu$ (l’Âme). Ce principe existe, et
il a son siège dans le cerveau à l’origine des nerfs, par lesquels il exerce son
empire sur tout le reste du corps. Par là s’explique tout ce qui peut
s’expliquer, jusqu’aux effets sur prenants des maladies de l’imagination.
\paragraph{137} Mais pour ne pas languir dans une richesse et une
fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et
de réflexions.
\paragraph{138} Pourquoi la vue ou la simple idée d’une belle femme nous
cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers ? Ce qui se passe alors
dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes ? Point du
tout ; mais du commerce et de l’espèce de sympathie de ces muscles avec
l’imagination. Il n’y a ici qu’un premier ressort excité par le {\it bene
placitum} des Anciens, ou par l’image de la beauté qui en excite un autre,
lequel était fort assoupi, quand l’imagination l’a éveillé : et comment cela, si
ce n’est dans le désordre et le tumulte du sang et des esprits, qui galopent
avec une promptitude extraordinaire, et vont gonfler le corps caverneux ?
\paragraph{139} Puisqu’il est des communications évidentes entre la mère
et l’enfant \footnote{Au moins par les vaisseaux. Est-il sûr qu’il n’y en a point
par les nerfs ?}, et qu’il est dur de nier des faits rapportés par Tulpius et par
d’autres écrivains aussi dignes de foi (il n’y en a point qui le soient plus),
nous croirons que c’est par la même voie que le foetus ressent l’impétuosité
de l’imagination maternelle, comme une cire molle reçoit toutes sortes
d’impressions, et que les mêmes traces ou envies de la mère peuvent
s’imprimer sur le foetus, sans que cela puisse se comprendre, quoi qu’en
disent Blondel et tous ses adhérents. Ainsi nous faisons réparation
d’honneur au P. Malebranche, beaucoup trop raillé de sa crédulité par des
auteurs qui n’ont point observé d’assez près la Nature, et ont voulu
l’assujettir à leurs idées.
\paragraph{140} Voyez le portrait de ce fameux Pope, au moins le Voltaire
des Anglais. Les efforts, les nerfs de son génie sont peints sur sa
physionomie ; elle est toute en convulsion ; ses yeux sortent de l’orbite, ses
sourcils s’élèvent avec les muscles du front. Pourquoi ? c’est que l’origine des
nerfs est en travail et que tout le corps doit se ressentir d’une espèce
d’accouchement aussi laborieux. S’il n’y avait une corde interne qui tirât ainsi
celles du dehors, d’où viendraient tous ces phénomènes ? Admettre une {\it
âme} pour les expliquer, c’est être réduit à {\it l’opération du Saint Esprit.}
\paragraph{141} En effet, si ce qui pense en mon cerveau n’est pas une
partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi lorsque
tranquille dans mon lit je forme le plan d’un ouvrage, ou que je poursuis un
raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s’échauffe-t-il ? pourquoi la fièvre
de mon esprit passe-t-elle dans mes veines ? Demandez- le aux hommes
d’imagination, aux grands poètes, à ceux qu’un sentiment bien rendu ravit,
qu’un goût exquis, que les charmes de la Nature, de la vérité, ou de la vertu
transportent ! Par leur enthousiasme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé,
vous jugerez de la cause parles effets ; par cette {\it Harmonie} que Borelli
qu’un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous
connaîtrez l’unité matérielle de l’homme. Car enfin, si la tension des nerfs
qui fait la douleur cause la fièvre, par laquelle l’esprit est troublé et n’a plus
de volonté, et que réciproquement l’esprit trop exercé trouble le corps et
allume ce feu de consomption qui a enlevé Bayle dans un âge si peu avancé ;
si telle titillation me fait vouloir, me force de désirer ardemment ce dont je
ne me souciais nullement le moment d’auparavant ; si à leur tour certaines
traces du cerveau excitent le même prurit et les mêmes désirs, pourquoi faire
double ce qui n’est évidemment qu’un ? C’est en vain qu’on se récrie sur
l’empire de la volonté. Pour un ordre qu’elle donne, elle subit cent fois le
joug. Et quelle merveille que le corps obéisse dans l’état sain, puisqu’un
torrent de sang et d’esprits vient l’y forcer ; la volonté ayant pour ministres
une légion invisible de fluides plus vifs que l’éclair, et toujours prêts à la
servir ! Mais comme c’est par les nerfs que son pouvoir s’exerce, c’est aussi
par eux qu’il est arrêté. La meilleure volonté d’un amant épuisé, les plus
violents désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue ? Hélas ! non ; et elle en sera
la première punie, parce que, posées certaines circonstances, il n’est pas
dans sa puissance de ne pas vouloir du plaisir. Ce que j ‘ai dit de la paralysie,
etc., revient ici.
\paragraph{142} La jaunisse nous surprend ! ne savez-vous pas que la
couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les
regarde ? Ignorez vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des
objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions ? Mais
ôtez cette teinte de l’humeur aqueuse de l’oeil ; faites couler la bile par son
tamis naturel; alors l’âme, a d’autres yeux, ne verra plus jaune. N’est-ce pas
encore ainsi qu’en abattant la cataracte, ou en injectant le canal d’Eustache,
on rend la vue aux aveugles et l’ouïe aux sourds ? Combien de gens qui
n’étaient peut-être que d’habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont
passé pour faire de grands miracles ! La belle âme et la puissante volonté qui
ne peut agir qu’autant que les dispositions du corps le lui permettent, et
dont les goûts changent avec l’âge et la fièvre ! Faut-il donc s’étonner si les
Philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps, pour conserver celle de
l’âme ? si Pythagore a aussi soigneusement or donné la diète, que Platon a
défendu le vin ? Le régime qui convient au corps, est toujours celui par
lequel les médecins sensés prétendent qu’on doit préluder, lorsqu’il s’agit de
former l’esprit, de l’élever à la connaissance de la vérité et de la vertu; vains
sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens ! Sans les
préceptes de l’hygiène, Épictète, Socrate, Platon, etc. prêchent en vain : toute
morale est infructueuse, pour qui n’a pas la sobriété en partage, c’est la
source de toutes les vertus, comme l’intempérance est celle de tous les vices.
\paragraph{143} En faut-il davantage (et pourquoi irais-je me perdre dans
l’histoire des passions, qui toutes s’expliquent par l’$\varepsilon\nu
o\rho\mu\omega\nu$ d’Hippocrate) pour prouver que l’homme n’est qu’un
animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les
autres, sans qu’on puisse dire par quel point du cercle humain la Nature a
commencé ? si ces ressorts diffèrent entre eux, ce n’est donc que par leur
siège et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature; et par
conséquent l’âme n’est qu’un principe du mouvement, ou une partie
matérielle sensible du cerveau, qu’on peut, sans craindre l’erreur, regarder
comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible
sur tous les autres, et même paraît avoir été fait le premier ; en sorte que
tous les autres n’en seraient qu’une émanation, comme on le verra par
quelques observations que je rapporterai et qui ont été faites sur divers
embryons.
\paragraph{144} Cette oscillation naturelle ou propre à notre machine, et
dont est douée chaque fibre et, pour ainsi dire, chaque élément fibreux,
semblable à celle d’une pendule, ne peut toujours s’exercer. Il faut la
renouveler à mesure qu’elle se perd ! lui donner des forces quand elle
languit ; l’affaiblir, lorsqu’elle est, opprimée par un excès de force et de
vigueur. C’est en cela seul que la vraie médecine consiste.
\paragraph{145} Le corps n’est qu’une horloge, dont le nouveau chyle est
l’horloger. Le premier soin de la Nature, quand il entre dans le sang, c’est d’y
exciter une sorte de fièvre que les chimistes qui ne rêvent que fourneaux ont
dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande
filtration d’esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le c\oe ur,
comme s’ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.
\paragraph{146} Ce sont donc les causes ou les forces de la vie, qui
entretiennent ainsi durant 100 ans le mouvement perpétuel des solides et
des fluides, aussi nécessaire aux uns qu’aux autres. Mais qui peut dire si les
solides contribuent à ce jeu plus que les fluides, et vice versa ? Tout ce qu’on
sait, c’est que l’action des premiers serait bientôt anéantie, sans le secours
des seconds. Ce sont des liqueurs qui par leur choc éveillent et conservent
l’élasticité des vaisseaux, de laquelle dépend leur propre circulation. De là
vient qu’après la mort, le ressort naturel de chaque substance est plus ou
moins fort encore suivant les restes de la vie, auxquels il survit, pour expirer
le dernier. Tant il est vrai que cette force des parties animales peut bien se
conserver et s’augmenter par celle de la circulation, mais qu’elle n’en dépend
point, puisqu’elle se passe même de l’intégrité de chaque membre ou viscère,
comme on l’a vu.
\paragraph{147} Je n’ignore pas que cette opinion n’a pas été goûtée de
tous les savants, et que Stahl surtout l’a fort dédaignée. Ce grand chimiste a
voulu nous persuader que l’âme était la seule cause de tous nos
mouvements. Mais c’est parler en fanatique et non en Philosophe.
\paragraph{148} Pour détruire l’hypothèse Stahlienne, il ne faut pas faire
tant d’efforts que je vois qu’on en a faits avant moi. Il n’y a qu’à jeter les
yeux sur un joueur de violon. Quelle souplesse ! quelle agilité dans les
doigts ! les mouvements sont si prompts, qu’il ne paraît presque pas y avoir
de succession, Or je prie, ou plutôt je défie les Stahliens de me dire, eux qui.
connaissent si bien tout ce que peut notre âme, comment il serait possible
qu’elle exécutât si vite tant de mouvements, des mouvements qui se passent
si loin d’elle, et en tant d’en droits divers. C’est supposer un joueur de flûte
qui pourrait faire d brillantes cadences sur une infinité de trous qu’il ne
connaîtrait pas, et aux quels il ne pourrait seulement pas appliquer le doigt.
\paragraph{149} Mais disons avec M. Hecquet qu’il n’est pas permis à tout
le monde d’aller à Corinthe. Et pourquoi Stahl n’aurait-il pas été encore plus
favorisé de la Nature en qualité d’homme qu’en qualité de chimiste et de
praticien ? Il fallait (l’heureux mortel !) qu’il eût reçu une autre âme que le
reste des hommes, une âme souveraine, qui, non contente d’avoir quelque
empire sur les muscles {\it volontaires}, tenait sans peine les rênes de tous
les mouvements du corps, pouvait les suspendre, les calmer, ou les exciter à
son gré ! Avec une maîtresse aussi despotique, dans les mains de laquelle
étaient en quelque sorte les battements du c\oe ur et les lois de la circulation,
point de fièvre sans doute, point de douleur, point de langueur, ni honteuse
impuissance, ni fâcheux priapisme. L’âme veut et les ressorts jouent, se
dressent ou se débandent. Comment ceux de la machine de Stahl se sont-ils
si tôt détraqués ! Qui a chez soi un si grand médecin, devrait être immortel.
\paragraph{150} Stahl au reste n’est pas le seul qui ait rejeté le principe
d’oscillation des corps organisés. De plus grands esprits ne l’ont pas
employé, lors qu’ils ont voulu expliquer l’action du c\oe ur, l’érection du {\it
penis,} etc. Il n’y a qu’à lire les {\it Institutions de médecine} de Boerhaave,
pour voir quels laborieux et séduisants systèmes, faute d’admettre une force
aussi frappante dans tous les corps, ce grand homme a été obligé d’enfanter
à la sueur de son puissant génie.
\paragraph{151} Willis et Perrault, esprits d’une plus faible trempe, mais
observateurs assidus de la Nature, que le fameux professeur de Leyde n’a
connue que par autrui et n’a eue, pour ainsi dire, que de la seconde main,
paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par
tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse
qui fut celle de Virgile et de tous les Épicuriens, hypothèse que l’histoire du
polype semblerait favoriser à la première vue, les mouvements qui survivent
au sujet dans lequel ils sont inhérents, viennent d’un {\it reste d’âme,} que
conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées
par le sang et les esprits. D’où l’on voit que ces écrivains, dont les ouvrages
solides éclipsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont
trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de
penser, je veux dire, pour s’être mal exprimés, en termes obscurs et qui ne
signifient rien. En effet, qu’est-ce que ce {\it reste d’âme}, si ce n’est la force
motrice des Leibniziens, mal rendue par une telle expression, et que
cependant Perrault surtout a véritablement entrevue ? Voir son {\it Traité de
la Mécanique des Animaux.}
\paragraph{152} À présent qu’il est clairement démontré contre les
Cartésiens, les Stahliens, les Malebranchistes et les théologiens, peu dignes
d’être ici placés, que la matière se meut par elle-même, non seulement
lorsqu’elle est organisée, comme dans un c\oe ur entier, par exemple, mais
lors même que cette organisation est détruite, la curiosité de l’homme
voudrait savoir comment un corps, par cela même qu’il est originairement
doué d’un souffle de vie, se trouve en conséquence orné de la faculté de
sentir, et enfin par celle-ci de la pensée. Et pour en venir à bout, ô bon Dieu,
quels efforts n’ont pas faits certains Philosophes et quel galimatias j’ai eu la
patience de lire à ce sujet !
\paragraph{153} Tout ce que l’expérience nous apprend, c’est que tant que
le mouvement subsiste, si petit qu’il soit, dans une ou plusieurs fibres, il n’y
a qu’à les piquer pour réveiller, animer ce mouvement presque éteint,
comme on l’a vu dans cette foule d’expériences dont j’ai voulu accabler les
systèmes. Il est donc constant que le mouvement et le senti ment s’excitent
tour à tour, et dans les corps entiers, et dans les mêmes corps, dont la
structure est détruite; pour ne rien dire de certaines plantes qui semblent
nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du sentiment et du
mouvement.
\paragraph{154} Mais de plus, combien d’excellents Philosophes ont
démontré que la pensée n’est qu’une faculté de sentir, et que l’âme
raisonnable n’est que l’âme sensitive appliquée à contempler les idées et à
raisonner ! Ce qui serait prouvé par cela seul que, lorsque le sentiment est
éteint, la pensée l’est aussi, comme dans l’apoplexie, la léthargie, la
catalepsie, etc. Car ceux qui ont avancé que l’âme n’avait pas moins pensé
dans les maladies soporeuses, quoiqu’elle ne se souvînt pas des idées qu’elle
avait eues, ont soutenu une chose ridicule.
\paragraph{155} Pour ce qui est de ce développement, c’est une folie de
prendre le temps à en rechercher le mécanisme. La nature du mouvement
nous est aussi inconnue que celle de la matière. Le moyen de découvrir
comment il s’y produit, à moins que de ressusciter avec l’auteur de l’{\it
Histoire de l’Âme} l’ancienne et inintelligible doctrine des {\it formes
substantielles !} Je suis donc tout aussi consolé d’ignorer comment la
matière, d’inerte et simple, devient active et composée d’organes, que de ne
pouvoir regarder le soleil sans verre rouge, et je suis d’aussi bonne
composition sur les autres merveilles incompréhensibles de la Nature, sur la
production du sentiment et de la pensée dans un être qui ne paraissait
autrefois à nos yeux bornés qu’un peu de boue.
\paragraph{156} Qu’on m’accorde seulement que la matière organisée est
douée d’un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l’est pas
(eh ! peut-on rien refuser à l’observation la plus incontestable ?) et que tout
dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l’ai
assez prouvé; c’en est assez pour deviner l’énigme des substances et celle de
l’homme. On voit qu’il n’y en a qu’une dans l’Univers et que l’homme est la
plus parfaite. Il est au singe, aux animaux les plus spirituels, ce que la
pendule planétaire de Huyghens est à une montre de Julien le Roi. S’il a fallu
plus d’instruments, plus de rouages, plus de ressorts pour marquer les
mouvements des planètes que pour marquer les heures ou les répéter ; s’il a
fallu plus d’art à Vaucanson pour faire son {\it flûteur} que pour son {\it
canard,} il eût dû en employer encore davantage pour faire un {\it parleur} :
machine qui ne peut plus être regardée comme impossible, surtout entre les
mains d’un nouveau Prométhée. Il était donc de même nécessaire que la
Nature employât plus d’art et d’appareil pour faire et entretenir une machine,
qui pendant un siècle entier pût marquer tous les battements du c\oe ur et de
l’esprit ; car si on n’en voit pas au pouls les heures c’est du moins le
baromètre de la chaleur et de la vivacité, par laquelle on peut juger de la
nature de l’âme. Je ne me trompe point, le corps humain est une horloge,
mais immense, et construite avec tant d’artifice et d’habileté, que si la roue
qui sert à marquer les secondes vient à s’arrêter, celle des minutes tourne et
va toujours son train; comme la roue des quarts continue de se mouvoir, et
ainsi des autres, quand les premières, rouillées ou dérangées par quelque
Cause que ce soit, ont interrompu leur marche. Car n’est-ce pas ainsi que
l’obstruction de quelques vaisseaux ne suffit pas pour détruire ou suspendre
le fort des mouvements, qui est dans le c\oe ur, comme dans la pièce ouvrière
de la machine; puisque au contraire les fluides dont le volume est diminué,
ayant moins de chemin à faire, le parcourent d’autant plus vite, emportés
comme par un nouveau courant, que la force du c\oe ur s’augmente en raison
de la résistance qu’il trouve à l’extrémité des vaisseaux ? Lorsque le nerf
optique, seul comprimé, ne laisse plus passer l’image des objets, n’est-ce pas
ainsi que la privation de la vue n’empêche pas plus l’usage de l’ouïe, que la
privation de ce sens, lorsque les fonctions de la portion molle sont interdites,
ne suppose celle de l’autre ? n’est-ce pas ainsi encore que l’un entend, sans
pouvoir dire qu’il entend (si ce n’est après l’attaque du mal) et que l’autre qui
n’entend rien, mais dont les nerfs linguaux sont libres dans le cerveau, dit
machinalement tous les rêves qui lui passent par la tête ? Phénomènes qui ne
surprennent point les médecins éclairés. Ils savent à quoi s’en tenir sur la
nature de l’homme, et pour le dire en passant, de deux médecins, le meilleur,
celui qui mérite le plus de confiance, c’est toujours, à mon avis, celui qui est
le plus versé dans la physique ou la mécanique du corps humain, et qui,
laissant l’âme et toutes les inquiétudes que cette chimère donna aux sots et
aux ignorants, n’est occupé sérieusement que du pur naturalisme.
\paragraph{157} Laissons donc le prétendu M. Charp se moquer des
Philosophes qui ont regardé les animaux comme des machines. Que je pense
différemment ! Je crois que Descartes serait un homme respectable à tous
égards, si, né dans un siècle qu’il n’eût pas dû éclairer, il eût connu le prix de
l’expérience et de l’observation et le danger de s’en écarter. Mais il n’est pas
moins juste que je fasse ici une authentique réparation à ce grand homme
pour tous ces petits philosophes, mauvais plaisants et mauvais singes de
Locke, qui, au lieu de rire impudemment au nez de Descartes, feraient mieux
de sentir que sans lui le champ de la Philosophie, comme celui du bon esprit
sans Newton, serait peut-être encore en friche.
\paragraph{158} Il est vrai que ce célèbre Philosophe s’est beau coup
trompé, et personne n’en disconvient. Mais enfin il s connu la nature
animale ; il a le premier parfaitement démontré que les animaux étaient de
pures machines. Or, après une découverte de cette importance et qui
suppose autant de sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce
à toutes ses erreurs !
\paragraph{159} Elles sont à mes yeux toutes réparées par ce grand aveu.
Car enfin, quoi qu’il chante sur la distinction des deux substances, il est
visible que ce n’est qu’un tour d’adresse, une ruse de style, pour faire avaler
aux théologiens un poison caché à l’ombre d’une analogie qui frappe tout le
monde, et qu’eux seuls ne voient pas. Car c’est elle, c’est cette forte analogie
qui force tous les savants et les vrais juges d’avouer que ces êtres fiers et
vains, plus distingués par leur orgueil que par le nom d’hommes, quelque
envie qu’ils aient de s’élever, ne sont au fond que des animaux et des
machines perpendiculairement rampantes. Elles ont toutes ce merveilleux
instinct, dont l’éducation fait de l’esprit, et qui a toujours son siège dans le
cerveau, et, à son défaut, comme lorsqu’il manque ou est ossifié, dans la
moelle allongée, et jamais dans le cervelet ; car je l’ai vu considérablement
blessé, d’autres\footnote{Haller dans les Transact. Philosoph.} l’ont trouvé
squirreux, sans que l’âme cessât de faire ses fonctions.
\paragraph{160} Être machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du
mal, comme le bleu du jaune, en un mot, être né avec de l’intelligence et un
instinct sûr de morale, et n’être qu’un animal, sont donc des choses qui ne
sont pas plus contradictoires qu’être un singe ou un perroquet et savoir se
donner du plaisir. Car puisque l’occasion se présente de le dire, qui eût
jamais deviné a priori qu’une goutte de la liqueur qui se lance dans
l’accouplement, fît ressentir des plaisirs divins, et qu’il en naîtrait une petite
créature, qui pourrait un jour, posées certaines lois, jouir des mêmes délices
! Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée, qu’elle
semble en être une propriété, telle que l’électricité, la faculté motrice,
l’impénétrabilité, l’étendue, etc.
\paragraph{161} Voulez-vous de nouvelles observations ? En voici qui sont
sans réplique et qui prouvent toutes que l’homme ressemble parfaitement
aux animaux dans son origine, comme dans tout ce que nous avons déjà cru
essentiel de comparer.
\paragraph{162} J’en appelle à la bonne foi de nos observateurs. Qu’ils
nous disent s’il n’est pas vrai que l’homme dans son principe n’est qu’un ver
qui devient homme, comme la chenille papillon. Les plus graves\footnote{
Boerh. {\it Inst. méd.}} et tant d’autres auteurs nous ont appris comment il
faut s’y prendre pour voir cet animalcule. Tous les curieux l’ont vu, comme
Hartsoeker, dans la semence de l’homme, et non dans celle de la femme ; il
n’y a que les sots qui s’en soient fait scrupule. Comme chaque goutte de
sperme contient une infinité de ces petits vers, lorsqu’ils sont lancés à
l’ovaire, il n’y a que le plus adroit ou le plus vigoureux qui ait la force de
s’insinuer et de s’implanter dans l’\oe uf que fournit la femme, et qui lui
donne sa première nourriture. Cet \oe uf quelquefois surpris dans les
trompes de Fallope, est porté par ces canaux à la matrice, où il prend racine,
comme un grain de blé dans la terre. Mais quoiqu’il y devienne monstrueux
par sa croissance de 9 mois, il ne diffère point des \oe ufs des autres
femelles, si ce n’est que sa peau (l’amnios) ne se durcit jamais et se dilate
prodigieusement, comme on en peut juger en comparant le foetus trouvé en
situation et près d’éclore (ce que j’ai eu le plaisir d’observer dans une femme
morte un moment avant l’accouchement) avec d’autres petits embryons très
proches de leur origine; car alors c’est toujours l’oeuf dans sa coque, et
l’animal dans l’oeuf qui, gêné dans ses mouvements, cherche machinalement
à voir le jour; et, pour y réussir, il commence par rompre avec la tête cette
membrane, d’où il sort, comme le poulet, l’oiseau, etc., de la leur. J’ajouterai
une observation que je ne trouve nulle part, c’est que l’amnios n’en est pas
plus mince, pour s’être prodigieusement étendu ; semblable en cela à la
matrice dont la substance même se gonfle de sucs infiltrés,
indépendamment de la réplétion et du déploiement de tous ses coudes
vasculeux.
\paragraph{163} Voyons l’homme dans et hors de sa coque; examinons
avec un microscope les plus jeunes embryons, de 4, de 6, de 8 ou de 15
jours ; après ce temps les yeux suffisent. Que voit-on ? la tête seule ; un petit
oeuf rond avec deux points noirs qui marquent les yeux. Avant ce temps,
tout étant plus informe, on n’aperçoit qu’une pulpe médullaire, qui est le
cerveau, dans lequel se forme d’abord l’origine de nerfs ou le principe du
sentiment, et le c\oe ur qui a déjà par lui-même dans cette pulpe la faculté de
battre : c’est le punctum saliens de Malpighi, qui doit peut-être déjà une
partie de sa vivacité à l’influence des nerfs. En suite, peu à peu, on voit la tête
allonger le col, qui en se dilatant forme d’abord le thorax, où le c\oe ur a déjà
descendu, pour s’y fixer; après quoi vient le bas-ventre qu’une cloison (le
diaphragme) sépare. Ce dilatations donnent l’une les bras, les mains, les
doigts, les ongles et les poils ; l’autre les cuisses, les jambes, lès pieds, etc.,
avec la seule différente de situation qu’on leur connaît, qui fait l’appui et le
balancier du corps. C’est une végétation frappante. Ici ce sont des cheveux
qui couvrent le sommet de nos têtes, là ce sont des feuilles et des fleurs ;
partout brille le même luxe de la Nature ; et enfin l’esprit recteur des plantes
est placé où nous avons notre âme, cette autre quintessence de l’homme.
\paragraph{164} Telle est l’uniformité de la Nature qu’on commence à
sentir, et l’analogie du règne animal et végétal, de l’homme à la plante. Peut-
être même y a-t-il des plantes animales, c’est-à-dire qui, en végétant, ou se
battent comme les polypes, ou font d’autres fonctions propres aux animaux.
\paragraph{165} Voilà à peu près tout ce qu’on sait de la génération. Que
les parties qui s’attirent, qui sont faites pour s’unir ensemble et pour occuper
telle ou telle place, se réunissent toutes suivant leur nature, et qu’ainsi se
forment les yeux, le c\oe ur, l’estomac et enfin tout le corps, comme de
grands hommes l’ont écrit, cela est possible. Mais comme l’expérience nous
abandonne au milieu de ces subtilités, je ne supposerai rien, regardant tout
ce qui ne frappe pas mes sens comme un mystère impénétrable. Il est si rare
que les deux semences se rencontrent dans le congrès, que je serais tenté de
croire que la semence de la femme est inutile à la génération.
\paragraph{166} Mais comment en expliquer les phénomènes, sans ce
commode rapport de parties, qui rend si bien raison des ressemblances des
enfants, tantôt au père et tantôt à la mère. D’un autre côté, l’embarras d’une
explication doit-elle contrebalancer un fait ? Il me paraît que c’est le mâle qui
fait tout, dans une femme qui dort, comme dans la plus lubrique.
L’arrangement des parties serait donc fait de toute éternité dans le germe ou
dans le ver même de l’homme. Mais tout ceci est fort au-dessus de la portée
des plus excellents observateurs. Comme ils n’y peuvent rien saisir, ils ne
peuvent pas plus juger de la mécanique de la formation et du développement
des corps, qu’une taupe du chemin qu’un cerf peut parcourir.
\paragraph{167} Nous sommes de vraies taupes dans le chemin de la
Nature ; nous n’y faisons guère que le trajet de cet animal ; et c’est notre
orgueil qui donne des bornes à ce qui n’en a point. Nous sommes dans le cas
d’une montre qui dirait (un fabuliste en ferait un personnage de conséquence
dans un ouvrage frivole) : « quoi c’est ce sot ouvrier qui m’a faite, moi qui
divise le temps ! moi qui marque si exactement le cours du soleil ; moi qui
répète à haute voix les heures que j’indique << non, cela ne se peut pas. >>
Nous dédaignons de même, ingrats que nous sommes, cette mère commune
de tous les Règnes, comme parlent les chimistes. Nous imaginons ou plutôt
nous supposons une cause supérieure à celle à qui nous devons tout, et qui a
véritablement tout fait d’une manière inconcevable. Non, la matière n’a rien
de vil qu’aux yeux grossiers qui la méconnaissent dans ses plus brillants
ouvrages, et la Nature n’est point une ouvrière bornée. Elle produit des
millions d’hommes avec plus de facilité et de plaisir qu’un horloger n’a de
peine à faire la montre la plus composée. Sa puissance éclate également et
dans la production du plus vil insecte, et dans celle de l’homme le plus
superbe ; le règne animal ne lui coûte pas plus que le végétal, ni le plus beau
génie qu’un épi de blé. Jugeons donc par ce que nous voyons, de ce qui se
dérobe à la curiosité de nos yeux et de nos recherches, et n’imaginons rien au
delà. Suivons le singe, le castor, l’éléphant, etc., dans leurs opérations. S’il est
évident qu’elles ne peuvent se faire sans intelligence, pourquoi la refuser à
ces animaux ? et si vous leur accordez une âme, fanatiques, vous êtes
perdus ; vous aurez beau dire que vous ne décidez point sur sa nature,
tandis que vous lui ôtez l’immortalité ; qui ne voit que c’est une assertion
gratuite ? qui ne voit qu’elle doit être ou mortelle, ou immortelle, comme la
nôtre, donc elle doit subir le même sort, quel qu’il soit ! et qu’ainsi c’est {\it
tomber dans Scylla, pour vouloir éviter Charybde} ?
\paragraph{168} Brisez la chaîne de vos préjugés ; armez-vous du
flambeau de l’expérience et vous ferez à la Nature l’honneur qu’elle mérite,
au lieu de rien conclure à son désavantage, de l’ignorance où elle vous a
laissé. Ouvrez les yeux seulement et laissez là ce que vous ne pouvez
comprendre et vous verrez que ce laboureur dont l’esprit et les lumières ne
s’étendent pas plus loin que les bords de son sillon, ne diffère point
essentiellement du plus grand génie, comme l’eût prouvé la dissection des
cerveaux de Descartes et de Newton vous serez persuadé que l’imbécile ou le
stupide sont des bûtes à figure humaine, comme le singe plein d’esprit est un
petit homme sous une autre forme ; et tout dépendant absolument de la
diversité de l’organisation, un animal bien construit, à qui on a appris
l’astronomie, peut prédire une éclipse comme la guérison ou la mort,
lorsqu’il a porté quelque temps du génie et de bons yeux à l’École
d’Hippocrate et au lit des malades. C’est par cette file d’observations et de
vérités qu’on parvient à lier à la matière l’admirable propriété de penser,
sans qu’on en puisse voir les liens, parce que le sujet de cet attribut est
essentiellement inconnu.
\paragraph{169} Ne disons point que toute machine, ou tout animal, périt
tout à fait, ou prend une autre forme après la mort ; car nous n’en savons
absolument rien. Mais assurer qu’une machine immortelle est une chimère
ou un {\it être de raison}, c’est faire un raisonnement aussi absurde que celui
que feraient des chenilles qui, voyant les dépouilles de leurs semblables,
déploreraient amèrement le sort de leur espèce qui leur semblerait
s’anéantir. L’âme de ces insectes (car chaque animal a la sienne) est trop
bornée pour comprendre les métamorphoses de la Nature. Jamais un seul
des plus rusés d’entre eux n’eût imaginé qu’il dût devenir papillon. II en est
de même de nous. Que savons-nous plus de notre destinée que de notre
origine ? Soumettons-nous donc à une ignorance invincible, de laquelle notre
bonheur dépend.
\paragraph{170} Qui pensera ainsi sera sage, juste, tranquille sur son sort,
et par conséquent heureux. Il attendra la mort sans la craindre ni la désirer ;
et chérissant la vie, comprenant à peine comment le dégoût vient corrompre
un c\oe ur dans ce lieu plein de délices ; plein de respect pour la Nature plein
de reconnaissance, d’attachement et de tendresse, à proportion du sentiment
et des bien faits qu’il en a reçus, heureux enfin de la sentir et d’être au
charmant spectacle de l’Univers, il ne la détruira certainement jamais dans
soi ni dans les autres. Que dis-je ! plein d’humanité, il en aimera le caractère
jusque dans ses ennemis. Jugez comme il traitera les autres. Il plaindra les
vicieux, sans les haïr ; ce ne seront à ses yeux que des hommes contrefaits.
Mais en faisant grâce aux défauts de la conformation de l’esprit et du corps,
il n’en admirera pas moins leurs beautés et leurs vertus. Ceux que la Nature
aura favorisés, lui paraîtront mériter plus d’égards que ceux qu’elle aura
traités en marâtre. C’est ainsi qu’on a vu que les dons naturels, la source de
tout ce qui s’acquiert, trouvent dans la bouche et le c\oe ur du matérialiste des
hommages que tout autre leur refuse injustement. Enfin le matérialiste con
vaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu’il n’est qu’une machine, ou
qu’un animal, ne mal traitera point ses semblables, trop instruit sur la nature
de ces actions, dont l’inhumanité est toujours proportionnée au degré
d’analogie prouvée ci-devant, et ne voulant pas en un mot, suivant la Loi
naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui, ce qu’il ne voudrait pas
qu’il lui fît.
\paragraph{171} Concluons donc hardiment que l’Homme est une
Machine, et qu’il n’y a dans tout l’Univers qu’une seule substance
diversement modifiée. Ce n’est point ici une hypothèse élevée à force de
demandes et de suppositions : ce n’est point l’ouvrage du préjugé, ni même
de ma raison seule ; j’eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes
sens portant, pour ainsi dire, le flambeau, ne m’eussent engagé à la suivre, en
l’éclairant. L’expérience m’a donc parlé pour la raison ; c’est ainsi que je les
ai jointes ensemble.
\end{document}
\paragraph{172} Mais on a dû voir que je ne me suis permis le
raisonnement le plus vigoureux et le plus immédiatement tiré, qu’à la suite
d’une multitude d’observations physiques qu’aucun savant ne contestera ; et
c’est encore eux seuls que je reconnais pour juges des conséquences que j'en tire,
récusant ici tout homme à préjugés, et qui n’est ni anatomiste, ni au
fait de la seule philosophie qui est ici de mise, celle du corps humain. Que
pour raient contre un chêne aussi ferme et solide, ces faibles roseaux de la
théologie, de la métaphysique et des Écoles : armes puériles, semblables aux
fleurets de nos salles, qui peuvent bien donner le plaisir de l’escrime, mais
jamais entamer son adversaire. Faut-il dire que je parle de ces idées creuses
et triviales, de ces raisonnements rebattus et pitoyables, qu’on fera sur la
prétendue incompatibilité de deux substances qui se touchent et se remuent
sans cesse l’une et l’autre, tant qu’il restera l’ombre du préjugé ou de la
superstition sur la terre ? Voilà mon système, ou plutôt la vérité si je ne me
trompe fort. Elle est courte et simple. Dispute à présent qui voudra !