« En juillet 1942, Eichmann arriva à Paris muni d’ordres personnels de Himmler. Tous les Juifs de France, quelle que fût leur origine, devaient être immédiatement envoyés dans des camps. Eichmann entreprit de superviser personnellement leur déportation systématique. Berlin avait affecté à la France occupée 37 000 wagons de marchandises, 800 voitures de voyageurs et 1 000 locomotives. Mais les autorités locales n’atteignaient jamais les quotas fixés.
Le 15 juillet, un train fut dans l’incapacité de partir à l’heure. Eichmann fut indigné, affirmant que ce retard était « scandaleux » eu égard à tous les efforts consentis pour définir les horaires. Un fonctionnaire nazi affecté à la solution de la question juive se rappelait cet instant :Eichmann avait menacé de « lâcher la France et de la faire entièrement évacuer ». Le nazi harcelé promit à Eichmann qu’aucun train ne serait plus en retard. Les fonctionnaires affolés firent tout ce qu’ils pouvaient pour répondre aux exigences obsessionnelles d’Eichmann concernant les Juifs. Aussi toutes les tentatives pour créer une hiérarchie d’exemptions, et mettre, par exemple, les femmes et les enfants, les citoyens français ou les anciens combattants à l’abri, s’étiolèrent-elles rapidement.
On trouvera une bonne illustration de l’activité fébrile qui régnait un peu partout dans une note griffonnée par un policier français le 12 septembre 1942. Mis dans l’obligation de livrer un millier de Juifs destinés à être déportés le lundi suivant, il avait décidé d’appliquer cette mesure aux parents ayant un enfant malade et les avait avertis qu’ils pourraient être déportés, tandis que leur enfant resterait à l’infirmerie.
Tout au long de l’année 1942, les Allemands se demandèrent sans doute ce que faisait Carmille. Vallat avait assuré au ministère de l’Intérieur que celui-ci se chargerait de « la tenue à jour du fichier par son procédé mécanographique perfectionné grâce auquel nos services disposeront en permanence d’une base qualifiée pour leurs travaux ». A cette fin, on avait remis à Carmille un fichier de cent vingt mille noms. Il en détenait l’unique exemplaire. Il n’y avait pas de double.
Décidément, les activités de Carmille restaient bien mystérieuses.
…
Carmille était manifestement plongé dans une opération mécanographique des plus intenses. Mais pourquoi ne livrait-il pas ses listes de Juifs ?
Le 8 novembre 1942, les Américains, soutenus par des troupes britanniques, débarquaient en Algérie. Comme beaucoup l’espéraient, les forces françaises locales se rangèrent du côté des Alliés. Le 5 décembre 1942, les Forces françaises libres s’emparèrent de la succursale du Service national des statistiques d’Alger. Grâce aux tabulatrices et aux fichiers de cartes perforées de Carmille, les hommes de De Gaulle furent en mesure d’organiser avec une rapidité prodigieuse la mobilisation de milliers de Français et d’autres ressortissants dans des unités spécialisées. Dès le 17 janvier 1943, ils étaient prêts à se battre.
Les Allemands étaient perplexes :comment la mobilisation des Français d’Algérie avait-elle pu avoir lieu aussi rapidement ? Après tout, le bureau local de Carmille ne s’intéressait-il pas qu’aux Juifs, aux cultivateurs et aux ouvriers en tout genre ?
Quelques jours plus tard, les nazis découvrirent que Carmille travaillait pour la Résistance. Il n’avait jamais eu l’intention de livrer les Juifs. Il ne s’agissait que d’une couverture, destinée à faciliter les plans de mobilisation.
Section III F Renseignement allemand
La section a reçu de Paris un dossier qui contenait des renseignements sur un bureau spécial de Lyon qui, sous le couvert de recensement de la population, était en réalité un organisme secret de mobilisation. Nous étions informés que la presque totalité des dirigeants de cet organisme étaient des officiers généraux ou supérieurs [la Résistance]. Le bureau démographique pouvait trouver, en quelques instants, en utilisant des fiches spéciales [cartes perforées], tous les spécialistes (aviateurs, conducteurs de char, mécaniciens, etc., les officiers et gradés) nécessaires pour constituer des unités. [...] On était non pas en présence d’un bureau de recensement, mais d’un bureau de mobilisation.
Walter Wilde, Agent spécial.
Carmille avait berné les nazis : depuis 1911, il travaillait pour le contre-espionnage français. Aux heures les plus noires de Vichy, Carmille avait toujours été l’un des agents les plus haut placés de la Résistance, un membre du fameux réseau « Marco Polo ». L’opération de Carmille avait permis d’établir plus de vingt mille fausses cartes d’identité. Et, depuis de longs mois, il travaillait sur une base de données de huit cent mille anciens soldats français susceptibles d’être mobilisés sur-le-champ pour former des unités parfaitement organisées et soutenir les armées de libération. Selon son plan, trois cent mille hommes étaient prêts à prendre les armes. Il disposait de leurs noms, de leurs adresses, de leurs spécialités militaires et d’informations complètes sur leurs compétences professionnelles. Il était en mesure de distinguer les métallurgistes spécialisés dans les tringles à rideaux, mais aussi les soldats en état de combattre.
Quant à la colonne 11, la fameuse colonne qui devait dénoncer les Juifs, elle ne fut jamais perforée — les réponses ne furent jamais tabulées. Plus de cent mille fiches de Juifs étaient stockées dans son bureau — elles ne furent jamais transmises aux autorités. René Carmille avait fait échouer toute l’opération.
Deux cartes perforées dérobées en secret furent adressées au siège parisien de la Gestapo, à l’hôtel Lutétia. Les agissements de Carmille furent percés à jour. Certains officiers allemands réclamèrent son arrestation immédiate, avec les quatorze cadres du Service national des statistiques. Mais Wilde, l’officier du renseignement allemand auteur du rapport précédemment cité, estima cette mesure inopportune : il fallait que quelqu’un assure le fonctionnement des tabulatrices pour que l’on puisse continuer à expédier en Allemagne les précieuses brigades de travailleurs. Après tout, les informations strictement professionnelles étaient parfaitement à jour. On laissa donc Carmille poursuivre son opération. Mais les nazis pouvaient faire une croix sur leurs informations automatisées.
Conscient de faire l’objet de soupçons, Carmille n’en prononça pas moins un courageux discours devant les élèves de la promotion 1943 de l’École polytechnique, où ses commentaires ne risquaient guère de passer inaperçus.
« Aucune force au monde, les exhorta-t-il, ne peut vous empêcher de vous rappeler que vous êtes les héri tiers de ceux qui ont défendu le sol de France, depuis ceux qui étaient au pont de Bouvines [...] jusqu’à ceux qui étaient sur la Marne [...]
Souvenez-vous-en !
Aucune force au monde ne peut vous empêcher de vous rappeler que vous êtes les héritiers de la pensée cartésienne, du mysticisme et de la mathématique de Pascal, de la clarté des écrivains du XVIe siècle et du labeur persévérant des savants du XIXe siècle, tout cela [....] en France.
Souvenez-vous-en !
Aucune force au monde ne peut vous empêcher de savoir que votre maison a fourni des penseurs comme Auguste Comte... et que la liberté de penser a toujours existé sur la Montagne-Sainte-Geneviève avec rigueur et ténacité.
Souvenez-vous-en !
Aucune force au monde ne peut vous empêcher de savoir que la devise qui figure en lettres d’or sur le pavillon est « Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire » et que le lourd héritage que constitue l’immense travail de vos anciens est pour vous un impératif catégorique qui doit guider votre ligne de conduite.
Souvenez-vous-en !
Tout cela est inscrit dans votre âme, et personne ne peut avoir d’action sur votre âme, car votre âme n’appartient qu’à Dieu »
Au début de l’année 1944, la décision d’arrêter Carmille fut prise. Appréhendé à Lyon le 3 février à midi, il fut conduit à l’hôtel Terminus où il fut interrogé par nul autre que le sinistre « boucher de Lyon », Klaus Barbie, qui tortura personnellement Carmille deux jours durant. Il ne parla pas.
Le 11juin 1942, l’Allemagne ordonnait la déportation immédiate de quinze mille Juifs hollandais. Les hommes d’Eichmann utilisaient le terme d’« évacuation ». La destination ultime de la communauté juive hollandaise serait les camps de la mort, Auschwitz et Sobibor.
Le quota imposé à la France était de cent mille Juifs originaires des deux zones. Mais Theodor Dannecker, l’adjoint d’Eichmann à Paris, dut se rendre à l’évidence il n’atteindrait jamais ce quota. Le 22 juin 1942, on modifia soudainement les chiffres.
Le nouveau quota imposé à la France fut réduit à quarante mille Juifs. En contrepartie, celui de la Hollande passa, lui aussi, à quarante mille.
Le programme mécanographique de Lentz était un modèle d’efficacité. En mars 1944, les commandants de la Waffen SS en poste à La Haye avaient donné ordre d’aménager de nouveaux locaux à l’épreuve des bombes pour les registres de la population de Lentz. Des bunkers destinés à protéger les Hollerith et leurs précieuses cartes devaient être annexés à ce nouveau centre. Des ateliers de tri, de tabulation et de classement alphabétique distincts étaient disposés autour d’une immense salle de perforation. Un bureau d’angle était expressément affecté aux « cartes perdues ». Des services réservés à l’administration et au contrôle complétaient ce complexe.
Parfaitement identifiée, la communauté juive hollandaise avait été assignée à résidence dans des conditions qui n’avaient pas grand- chose à envier à celles d’un ghetto. Elle était soumise à une surveillance constante. Il ne restait plus qu’à organiser sa déportation vers les camps de la mort. Les Juifs pouvaient être convoqués nominale ment de manière parfaitement coordonnée, par caractéristique démographique, par âge, par origine géographique et, bien sûr, par ordre alphabétique.
Les opérations avaient commencé en juillet 1941. Les noms des Juifs provenaient des fichiers du Bureau central. Au Bureau municipal de statistique d’Amsterdam, des cartes démographiques représentaient la population juive, quartier par quartier, utilisant des chiffres rouges pour les Juifs et des bleus pour les non-Juifs. On avait porté des points sur des plans de la ville afin d’identifier de manière plus transparente la population juive, quartier par quartier — plus il y avait de points dans un quartier, plus la densité de Juifs y était élevée. A partir de juillet 1942, des trains transportaient régulièrement des Juifs jusqu’au camp de transit de Westerbork. Le Judenrat hollandais, le Joodsche Raad, avait une équipe à Westerbork qui faisait fonction de service d’enregistrement. Les arrivants étaient conduits dans une grande salle d’enregistrement où travaillaient une soixantaine d’employés. Ceux-ci leur prenaient leurs cartes d’identité, de rationnement, et tous leurs papiers personnels.
Un rapport des services secrets britanniques révélait à l’époque « L’être humain devient un numéro [...] Un double de la nouvelle carte numérotée de baraquement est classé dans le fichier [...On conserve] au camp un fichier spécial. Les papiers d’identité des Juifs déportés sont envoyés ensuite au siège du Registre de population de La Haye qui a obtenu ainsi les noms de presque tous les Juifs déportés de Westerbork vers la Pologne. » De Westerbork, deux convois par semaine partaient pour Auschwitz et d’autres camps de la mort.
Les convocations nominales étaient si efficaces que les nazis dépassaient régulièrement leurs quotas. Entre le 11 janvier et le 31janvier 1943, trois mille Juifs auraient dû être déportés. Mais on en arrêta six cents de plus, si bien qu’ils furent trois mille six cents à partir, en cinq convois. Les quatre transports suivants concernèrent quatre mille trois cents personnes.
A la fin de 1942, la Hollande avait réalisé l’intégralité de son quota initial de déportation de quarante mille Juifs. Les trains continuèrent néanmoins à partir. La cible suivante fut les huit mille Juifs internés dans des asiles d’aliénés et dans des maisons de santé. Le plus grand de ces établissements était situé près d’Apeldoorn; c’était là que les pensionnaires avaient eu tant de mal à répondre avec cohérence aux questions détaillées du recensement. Les 21 et 22 janvier 1943, des détachements SS investirent l’hospice d’Apeldoorn. Au cours d’une opération que tout le monde s’accorda à juger particulièrement brutale, les SS frappèrent sadiquement les malades hagards, parmi lesquels se trouvaient de nombreux enfants, et les chargèrent dans des bétaillères — de là, ils les conduisirent à la gare.
En Hollande, l’opération ne connaissait pas de répit. Les registres de la population ne cessaient de vomir des listes de noms. Et les trains roulaient, et roulaient encore.
Pendant ce temps, en France, les Allemands déportaient autant de Juifs qu’ils le pouvaient vers les camps de la mort. Mais les rafles se faisaient à l’aveuglette.
René Carmille fut déporté à Dachau sous le matricule 76608. Il y mourut d’épuisement le 25 janvier 1945. Il fut honoré à titre posthume pour ses hauts faits patriotiques, mais l’exploit qu’il a accompli en limitant spectaculairement le nombre des victimes juives en France n’a jamais été véritablement reconnu. Il a même été, parfois, contesté. Aucune tabulatrice ne chiffrera jamais le nombre de vies qu’il a sauvées. Après la guerre, Lentz fit valoir qu’il n’était qu’un simple fonctionnaire. Jugé pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec la déportation des Juifs, il fut condamné à trois ans de prison.
La Hollande avait Lentz. La France avait Carmille. La Hollande disposait d’une solide infrastructure Hollerith. Celle de la France était en plein chaos.
Quelques chiffres :
Sur une population estimée à 140 000 personnes, plus de 107 000 Juifs hollandais furent déportés et, sur ce nombre, 102 000 furent assassinés — un taux de mortalité d’environ 73 %.
Sur les 300 000 à 350 000 Juifs qui vivaient en France, toutes zones confondues, près de 85 000 furent déportés — il n’y eut que 3 000 survivants. Le taux de mortalité en France fut d’environ 25 %. »
Edwin Black / IBM et l'Holocauste. - Paris : Robert Laffont, 2001.- p. 373-383.